{"id":1030,"date":"2014-11-30T14:17:37","date_gmt":"2014-11-30T19:17:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/?p=1030"},"modified":"2014-12-03T14:52:56","modified_gmt":"2014-12-03T19:52:56","slug":"le-naufrage-du-siroco","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/?p=1030","title":{"rendered":"Le naufrage du Siroco : quand la vie ne tient qu&#8217;\u00e0 un fil"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/hl104.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-1025 size-full\" src=\"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/hl104.png\" alt=\"hl10\" width=\"300\" height=\"255\" \/><\/a>&#8220;<em>Je n\u2019aurai plus jamais maintenant de repos, <\/em><\/p>\n<p><em>Parce qu\u2019un seul instant (quand fut-il ?), sans un mot,<\/em><\/p>\n<p><em>Sans pouvoir p\u00e9n\u00e9trer le destin qui la guide, <\/em><\/p>\n<p><em>J\u2019ai contempl\u00e9 mon \u00e2me en suspens sur le vide.&#8221;\u00a0 <\/em>&#8211; Henri Laborit.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/?page_id=401#timeline\">La chronologie interactive<\/a> et <a href=\"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/?page_id=401#resume\">le r\u00e9sum\u00e9 synth\u00e8se de la vie de Laborit<\/a> qui l&#8217;accompagne n&#8217;avaient pu \u00eatre compl\u00e9t\u00e9s en entier pour le lancement du site le 21 novembre 2014 mais ils le seront progressivement dans les mois qui viennent. J&#8217;ajoute donc aujourd&#8217;hui une pierre \u00e0 cet \u00e9difice en construction avec le r\u00e9cit du naufrage du Siroco qui est l&#8217;\u00e9v\u00e9nement marquant de l&#8217;ann\u00e9e 1940 dans la vie de Laborit.<\/p>\n<p>Une m\u00e9saventure tragique o\u00f9 plusieurs centaines de personnes ont p\u00e9ri qui est racont\u00e9 dans un texte \u00e9mouvant \u00e9crit par Laborit lui-m\u00eame durant le mois qui a suivi le naufrage. Texte ensuite \u00e9gar\u00e9 puis retrouv\u00e9&#8230; 50 ans plus tard ! C&#8217;est cette histoire incroyable que Laborit raconte dans <a href=\"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/?p=216\">L&#8217;esprit du grenier<\/a> dans le chapitre intitul\u00e9 &#8220;Joli mois de mai, quand reviendras-tu ?&#8221; dont je retranscrits ici quelques extraits qui vont de la page 103 \u00e0 153. Laborit y d\u00e9taille la vie d&#8217;un m\u00e9decin \u00e0 bord d&#8217;un navire de guerre jusqu&#8217;aux \u00e9v\u00e9nements, heure apr\u00e8s heure, de la soir\u00e9e fatidique du <a href=\"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/?page_id=401#1940\">31 mai 1940<\/a>.<\/p>\n<p>Soir\u00e9e qui aurait pu tr\u00e8s bien faire en sorte que Laborit termine sa vie \u00e0 25 ans, et donc qu&#8217;il n&#8217;eut pas le parcours d\u00e9crit dans ce site, et donc qu&#8217;il n&#8217;y eut pas ce site web non plus, et encore moins l&#8217;existence de l&#8217;auteur \u00e0 son origine&#8230;<\/p>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Juste avant le chapitre sur le naufrage du Siroco, Laborit explique les circonstances qui nous permettent de lire aujourd&#8217;hui ce r\u00e9cit :<\/strong><\/p>\n<p>&#8220;Je viens de retrouver, cinquante ans apr\u00e8s, au milieu de vieux papiers, le r\u00e9cit de ce mois de mai 1940 pass\u00e9 en mer du Nord et termin\u00e9 \u00e0 Dunkerque. J&#8217;avais totalement oubli\u00e9 que je l&#8217;avais r\u00e9dig\u00e9 dans le mois qui suivit le naufrage du Siroco, dont j&#8217;\u00e9tais le m\u00e9decin.<\/p>\n<p>J&#8217;avais alors vingt-cinq ans; je sortais de l&#8217;\u00c9cole de sant\u00e9 navale. Mon \u00e9criture, sur le papier jauni par les ann\u00e9es, me surprit. Je ne la reconnaissais qu&#8217;\u00e0 peine. [&#8230;] Plus encore que l&#8217;\u00e9criture, ce fut l&#8217;\u00e9tat d&#8217;esprit qui avait guid\u00e9 cette r\u00e9daction qui me troubla. [&#8230;] Je comprenais tout \u00e0 coup que la vie, l&#8217;exp\u00e9rience, le milieu, l&#8217;espace culturel s&#8217;\u00e9taitent transform\u00e9s profond\u00e9ment depuis lors et moi avec, doucement, sans m&#8217;en rendre compte. mais les faits sont l\u00e0 dont je ne me souvenais m\u00eame plus. Peu importent les sentiments cocardiers et simplistes avec lesquels je les ai v\u00e9cus.<\/p>\n<p>J&#8217;ai regrett\u00e9 en relisant ces lignes de n&#8217;avoir pas \u00e9crit de la m\u00eame fa\u00e7on les histoires auxquelles j&#8217;ai particip\u00e9 dans les ann\u00e9es de guerre qui suivirent jusqu&#8217;en 1945 [&#8230;.] Il est vrai qu&#8217;\u00e0 aucun moment par la suite la pr\u00e9sence de la mort et l&#8217;intensit\u00e9 des combats n&#8217;ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 pour moi le visage aussi b\u00eate et grima\u00e7ant de la guerre. Mais pour d\u00e9tester la guerre, pour dire qu&#8217;il ne peut y avoir de guerre &#8220;juste&#8221;, est-il donc n\u00e9cessaire de l&#8217;avoir faite et d&#8217;avoir eu la chance de ne pas y mourir ? L&#8217;exp\u00e9rience sociale nous montre que cela n&#8217;est ni n\u00e9cessaire ni suffisant pour faire dispara\u00eetre les sentiments guerriers.&#8221;\u00a0 p.99-100<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Extraits du chapitre &#8220;Joli mois de mai, quand reviendras-tu ?&#8221; :<\/strong><\/p>\n<p>&#8220;Nous sommes \u00e0 peine relev\u00e9s ue des cris : &#8220;Le docteur, le docteur&#8221;, parviennent jusqu&#8217;\u00e0 moi. je bondis sur le pont o\u00f9 l&#8217;on m&#8217;apprend qu&#8217;il y a des bless\u00e9s \u00e0 l&#8217;entour du point de chute de la bombe. Accompagn\u00e9 de quelques hommes, je saute sur le quai et me dirige vers cet endroit. Il faut pour y parvenir traverser un petit pont qui enjambe un sas. Alors que nous sommes sur le pont, une seconde rafale de bombes tombe \u00e0 proximit\u00e9 et nous oblige \u00e0 nous jeter \u00e0 nouveau \u00e0 plat ventre. Je rencontre Morel qui revient avec quelques hommes et qui me dit: &#8220;Toubib, je crois que\u00a0 tu n&#8217;auras pas grand-chose \u00e0 faire.&#8221;<\/p>\n<p>Quelques secondes plus tard, je me penche sur trois corps affreusement mutil\u00e9s dont deux ont d\u00e9j\u00e0 cess\u00e9 de vivre. Le troisi\u00e8me, les cuisses broy\u00e9es, ayant une plaie thoracique \u00e0 travers laquelle l&#8217;air se fraie un passage gargouillant, n&#8217;a que faire de mes pauvres services. \u00c0 ce moment un homme s&#8217;approche de moi, trainant la jambe, et me dit qu&#8217;il est bless\u00e9. Je lui donne l&#8217;ordre de me suivre et fais mine de revenir \u00e0 bord. Les hommes qui m&#8217;accompagnent, d\u00e9signant de la main le malheureux corps qui agonise, me disent : &#8220;Docteur, faites quelque chose pour lui, il vit encore. &#8221;<\/p>\n<p>Il me faut trois jours pour leur faire comprendre que je ne pouvais rien pour lui. C&#8217;est la premi\u00e8re r\u00e9volte contre la mort que je vois \u00e0 bord. Et ces hommes, qui bien souvent d\u00e9j\u00e0 l&#8217;ont vu passer tr\u00e8s pr\u00e8s d&#8217;eux, restent plusieurs jours douloureusement impressionn\u00e9s par ce visage grima\u00e7ant qu&#8217;ils ne lui connaissaient pas encore. Revenu \u00e0 bord, j&#8217;extrais un \u00e9clat de la cuisse de mon bless\u00e9 et je rejoins sur le pont les autres officiers qui s&#8217;y trouvent. Combien de fois durant cette nuit nous jetons-nous \u00e0 plat ventre sur ce pont, au sifflement des bombes ? Il y a parfois des minutes d&#8217;accalmie. Nous essayons alors de plaisanter.&#8221;<\/p>\n<p>&#8220;Nous arrivons devant Dunkerque vers six heures du soir sous un ciel de fin du monde, alourdi par l&#8217;opaque fum\u00e9e des incendies. Sur la plage de Malo-les-Bains se succ\u00e8dent les embarquements anglais. La ville appara\u00eet \u00e0 peu pr\u00e8s d\u00e9truite. Les Allemands son \u00e0 ses portes. Le ciel semble vouloir crouler sous nous. Lorsque le b\u00e2timent se pr\u00e9sente pour passer le goulet \u00e0 vingt m\u00e8tres de l&#8217;\u00e9trave, un v\u00e9ritable dit de barrage nous interdit l&#8217;entr\u00e9e du port. Nous avons juste le temps de mettre toute \u00e0 droite et, apr\u00e8s avoir d\u00e9crit un large cercle, nous p\u00e9n\u00e9trons sans dommages. \u00c0 peine avion-nous pass\u00e9 que de nouvelles gerbes jaillissent derri\u00e8re nous. La chance nous sourit toujours. L&#8217;embarquement s&#8217;op\u00e8re avec rapidit\u00e9. Les troupes sont l\u00e0 qui nous attendent. Elles embarquent dans un ordre parfait en ligne sur trois rangs. Le bombardement est moins intense que la veille. Les officiers sont rassembl\u00e9s vers le carr\u00e9, \u00e0 l&#8217;arri\u00e8re. Huit cents hommes sont entass\u00e9s dans les postes d\u2019\u00e9quipage et sur le pont. Le malheureux bateau est plein \u00e0 craquer. Nous nous \u00e9loignons sans encombre. \u00c0 mesure que la distance grandit que nous s\u00e9pare de Dunkerque, nous respirons plus librement. Nous sommes encore une fois sortis indemnes. Combien de temps l&#8217;incroyable, la miraculeuse chance va-t-elle nous sourire ainsi ? Le ciel est toujours aussi pesant, aussi imp\u00e9n\u00e9trable. [&#8230;]<\/p>\n<p>Le Siroco cependant silencieux coupe la mer. Celle-ci lui fait un berceau \u00e9tincelant d&#8217;\u00e9cume. La mer n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 aussi phosphorescente que ce soir. Elle choque ce d\u00e9sir que l&#8217;on \u00e9prouve de vouloir passer inaper\u00e7u, de se m\u00ealer \u00e0 la nuit protectrice. Elle semble nous montrer, nous d\u00e9signer, elle semble dire : &#8220;Le voyez-vous qui s&#8217;\u00e9chappe encore, qui va encore une fois triompher.&#8221;<\/p>\n<p>Un bruit d&#8217;avion au-dessus de nous. [&#8230;] Une seconde \u00e0 peine. Puis un cri : &#8221; Commandant, deux sillages devant ! &#8211; Deux cents tours en arri\u00e8re ! &#8211; Commandant, deux sillages derri\u00e8re !&#8221;<\/p>\n<p>Et c&#8217;est imm\u00e9diatement l&#8217;explosion formidable. La secousse ahurissante durant laquelle le dos courb\u00e9, le coeur serr\u00e9, nous subissons une avalanche de boulons, de t\u00f4les, de d\u00e9bris vari\u00e9s. Le bateau oscille sur lui-m\u00eame deux ou trois fois, puis il se stabilise et court encore sur son erre. Les cris on t jailli simultan\u00e9ment sur l&#8217;arri\u00e8re. Sur tribord, tout au bout du bateau l\u00e0-bas, une flamme jette une lueur rouge\u00e2tre et vacillante sur la mer. [&#8230;] L&#8217;\u00e9quipage est tr\u00e8s calme, presque soulag\u00e9. Voil\u00e0 vingt jours et vingt nuits qu&#8217;il appr\u00e9hende cette minute, qu&#8217;il la devine in\u00e9vitable. Elle est l\u00e0. Il faut la vivre ou la mourir. [&#8230;]<\/p>\n<p>Le navire &#8220;\u00e9tale&#8221;. Le commandant r\u00e9unit les officiers sur la passerelle. &#8220;Qu\u00e9au, dit-il. &#8211; Il doit \u00eatre mort, commandant. Il venait de descendre \u00e0 l&#8217;arri\u00e8re et l&#8217;arri\u00e8re est emport\u00e9.\u00a0 &#8211; Morel, vous \u00eatre le plus ancien, vous assumerez les fonctions de second.\u00a0 &#8211; Le Toux, comment sont les machines ? &#8211; La cloison qui les s\u00e9pare de l&#8217;arri\u00e8re n&#8217;a pas c\u00e9d\u00e9. Les arbres sont tordus. Remorqu\u00e9s, nous pouvons encore rentrer \u00e0 Douvres.&#8221;<\/p>\n<p>\u00c0 ce moment une explosion ou plut\u00f4t trois explosions successives font encore trembler le bateau, jaillir des d\u00e9bris d&#8217;acier et de t\u00f4les, et montrer une immense gerbe de mazout qui retombe en pluie sur nous, nous p\u00e9n\u00e9trant jusqu&#8217;aux os. [&#8230;]<\/p>\n<p>Brusquement, le bateau s&#8217;incline. Qu&#8217;y a-t-il ? Il s&#8217;incline sur tribord lentement, pos\u00e9ment, progressivement. Cependant il n&#8217;y a pas de houle. Va-t-il s&#8217;arr\u00eater ? En bas sur le pont, parmi les cris d&#8217;\u00e9pouvante, quelques claquements secs. Certains soldats, ne sachant pas nager, pris de panique, voyant qu&#8217;ils sont perdus, se suicident avec leur r\u00e9volver. La g\u00eete s\u2019accentue toujours. Minutes \u00e9pouvantables. Va-t-il se r\u00e9tablir, reprendre son assiette ? Le mouvement s&#8217;acc\u00e9l\u00e8re \u00e0 mesure qu&#8217;il se pr\u00e9cise. je m&#8217;accroche au bord de la passerelle. Inutile, il faut fuir. j&#8217;enjambe le rebord. Le bateau est maintenant couch\u00e9 sur l&#8217;eau, horizontal comme une b\u00eate frapp\u00e9e \u00e0 mort qui va mourir. [&#8230;]<\/p>\n<p>La plage avant s&#8217;\u00e9l\u00e8ve, s\u2019\u00e9l\u00e8ve au -dessus de moi. Jamais je ne pourrai atteindre la coque. Elle va m&#8217;emprisonner sous elle. Il n&#8217;y a plus rien \u00e0 faire. C&#8217;est fini. Le bateau s&#8217;enfonce en m\u00eame temps. L&#8217;eau monte. Elle atteint ma ceinture lentement, lentement, puis les \u00e9paules. Et puis un grand remous&#8230; Et puis la nuit. [&#8230;]<\/p>\n<p>Brusquement, je sens sur mon visage le contact de l&#8217;air. Les yeux s&#8217;ouvrent. Il n&#8217;y a plus de bateau sur la mer. Si, l&#8217;extr\u00eame pointe de l&#8217;\u00e9trave ne veut pas mourir encore. Elle dispara\u00eet lentement, \u00e0 regret, dans un mouvement uniforme et doux. Il n&#8217;y a plus de Siroco. Il n&#8217;y a plus rien, que des hommes, des hommes qui hurlent, des bras qui se tendent, et la nuit. Je suis sur le dos, encore \u00e9puis\u00e9; je nage doucement.<\/p>\n<p>\u00c0 ma droite, un groupe d&#8217;une dizaine d&#8217;hommes, une v\u00e9ritable grappe humaine dont peut-\u00eatre un seul sait nager, se d\u00e9bat dans l&#8217;eau noir\u00e2tre; ils dispara\u00eetront tous. je suis brusquement saisi par le cou. Un bras m&#8217;enserre d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment. Deux autres font le tour de mon thorax. je sens mes pieds encercl\u00e9s, paralys\u00e9s par des mains qui s&#8217;agrippent. Je hurle : &#8220;L\u00e2chez-moi, nous coulerons tous !&#8221;<\/p>\n<p>Mais peuvent-ils m&#8217;entendre seulement ? Je disparais avec ceux qui s&#8217;accrochent \u00e0 moi. Je reviens, par un vigoureux coup de rein, en surface. [&#8230;] Enfin libre, n&#8217;agissant plus que par r\u00e9flexe, je nage dans la direction du b\u00e2timent aper\u00e7u quelques seconde avant le chavirement du Siroco. Il \u00e9tait par b\u00e2bord. J&#8217;en aper\u00e7ois l&#8217;ombre enfin. Un fort courant me porte vers lui. Dans l&#8217;eau, \u00e0 chaque instant, mes mains rencontrent des masses rondes et dures. Mes jambes en se d\u00e9tendant butent dans des masses molles qui flottent entre deux eaux. Ce sont des t\u00eates d&#8217;hommes noy\u00e9s et des corps&#8230; \u00c0 mesure que la distance qui me s\u00e9pare du b\u00e2timent sauveur diminue, l&#8217;eau se couvre d&#8217;une \u00e9paisse couche gluante, visqueuse, odorante. Le mazout ! Le courant le porte dans la m\u00eame direction que moi. Je ne suis plus qu&#8217;\u00e0 vingt m\u00e8tres du bord, mais une foule d&#8217;hommes est l\u00e0 dont on ne voit que des t\u00eates \u00e9mergeant de l&#8217;eau. Ils hurlent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment, se battent pour approcher plus pr\u00e8s de la coque. [&#8230;]<\/p>\n<p>Du pont, des marins anglais jettent \u00e0 l&#8217;eau des filins d&#8217;acier. [&#8230;] Un filin passe \u00e0 ma port\u00e9e. Je m&#8217;y accroche. On me soul\u00e8ve. Je n&#8217;ai lus que les jambes immerg\u00e9es. Mais le filin glisse sur mon coude. Je glisse. Mes doigts glissent; tout glisse. je retombe dans l&#8217;eau. Le mazout p\u00e9n\u00e8tre dans mes narines, dans ma bouche. Ce mazout qui rend tout glissant, qui me fait glisser lentement vers la d\u00e9faite finale apr\u00e8s avoir entrevu la d\u00e9livrance. Nouveaux essais infructueux. Je n&#8217;en puis plus. Je suis glac\u00e9, inconscient, m\u00e9canique. J&#8217;ai la vague impression que cet essai sera le dernier. Apr\u00e8s lui, inutile de continuer \u00e0 lutter. Puisque tout glisse, il me sera facile de me laisser glisser aussi, doucement.<\/p>\n<p>Cette fois j&#8217;ai pris le filin d&#8217;une autre fa\u00e7on. Mes doigts s&#8217;agrippent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment. Ma t\u00eate arrive au ras du pont. L&#8217;ascension devient plus lente. Aurai-je la force, la volont\u00e9 de tenir jusqu&#8217;au bout ? Je le veux avec d\u00e9sespoir pourtant. Je monte encore un peu&#8230; encore un peu. Mes doigts vont me l\u00e2cher. Ils ont d\u00e9j\u00e0 gliss\u00e9. Le filin m&#8217;\u00e9chappe lentement, tr\u00e8s lentement des doigts. Mais je suis assis sur le plat-bord. Des bras me prennent, me soul\u00e8vent et me d\u00e9posent sur le pont. C&#8217;est fini&#8230; Je ne vois plus rien. je ne puis plus faire un seul mouvement. Mes bras ne bougent plus. Ma pens\u00e9e non plus. Il n&#8217;y a plus rien.<\/p>\n<p>Je me retrouve dans une baille d&#8217;eau chaude. Le Baron m&#8217;exhorte de son accent parisien et par des tapes vigoureuses sur les omoplates. On m&#8217;aide \u00e0 me soulever; mes jambes sont molles, si molles. Elles ne peuvent plus me porte. Il faudra bien une heure avant que je puisse marcher, tr\u00e9buchant. Tout noir de mazout encore, malgr\u00e9 l&#8217;eau chaude qui coule \u00e0 flots et le savon. [&#8230;]<\/p>\n<p>Nous sommes quatre-vingt-six sauv\u00e9s par le Widgeon et une cinquantaine de soldats en plus sur huit cents. O\u00f9 sont les autres ?<\/p>\n<p>Il faudra attendre d&#8217;\u00eatre de retour \u00e0 Cherbourg o\u00f9 nous d\u00e9pose le 3 au matin le transport belge, Princesse Marie-Jos\u00e9 pour retrouver les autres rescap\u00e9s. Ils sont peu nombreux. Une quinzaine en tout, dont mon infirmier. Sa figure s&#8217;\u00e9claire d&#8217;un large sourire lorsqu&#8217;il m&#8217;aper\u00e7oit sain et sauf. J&#8217;ai d\u00fb aussi avoir un large sourire en le revoyant.<\/p>\n<p>En tout nous sommes une centaine. Il doit y avoir soixante-dix disparus dans l&#8217;\u00e9quipage. Les soldats sont \u00e0 peine cent sur huit cents d&#8217;embarqu\u00e9s \u00e0 Dunkerque. Les malheureux ont pay\u00e9 le plus lourd tribu.&#8221;\u00a0 p.103 \u00e0 152<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8220;Je n\u2019aurai plus jamais maintenant de repos, Parce qu\u2019un seul instant (quand fut-il ?), sans un mot, Sans pouvoir p\u00e9n\u00e9trer le destin qui la guide, J\u2019ai contempl\u00e9 mon \u00e2me en suspens sur le vide.&#8221;\u00a0 &#8211; Henri Laborit. La chronologie interactive et le r\u00e9sum\u00e9 synth\u00e8se de la vie de Laborit qui l&#8217;accompagne n&#8217;avaient pu \u00eatre compl\u00e9t\u00e9s &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1025,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[17],"tags":[],"class_list":["post-1030","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-biographies"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1030","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1030"}],"version-history":[{"count":23,"href":"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1030\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4309,"href":"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1030\/revisions\/4309"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1025"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1030"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1030"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.elogedelasuite.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1030"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}