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Quand Resnais parle en anglais de Laborit et de Mon Oncle d’Amérique

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En cherchant des images de Mon oncle d’Amérique sur le Net pour le projet de film associé à ce site, je suis tombé sur cette entrevue en anglais qu’Alain Resnais a accordé à Jonathan Rosenbaum que le critique de cinéma américain avait publié dans le Soho News le 23 décembre 1980. Rosenbaum, reconnu pour sa grande connaissance du cinéma de partout dans le monde, a republié l’entrevue comme bien d’autres de ses écrits sur son site web pour la rendre accessible au public.

Grâce à cette démarche généreuse, nous pouvons donc aujourd’hui apprécier cet échange chaleureux qu’il avait eu avec Resnais, et surtout des détails du tournage avec Laborit de ce grand succès populaire et critique (Grand prix du Jury à Canne en 1980) que fut Mon Oncle d’Amérique.

Renais y rappelle sa rencontre avec Laborit, ou comment deux grands esprits qui avaient de l’admiration l’un pour l’autre ont fini par se trouver :

« There was a French laboratory that said they had discovered a drug which enhances memory, and they asked Laborit to write a screenplay about memory. He said, “I’ll do it, but only if somebody like Alain Resnais directs it.” Maybe it was a joke, but someone called me anyway and said, “Would you meet Henri Laborit?” And I said, “Of course” — I’d read some of his works and some interviews with him in magazines that I’d found very interesting.”

Et puis, après s’être côtoyés durant des années, Resnais propose à Laborit de faire un long métrage à partir de son approche des comportements humains. Laborit accepte et Resnais raconte comment ils ont tourné d’abord la partie fiction durant l’année 1979, puis les entrevues avec Laborit alors qu’il n’avait pas encore vu le film, mais seulement lu une version du scénario un an auparavant.

Sur l’implication de Laborit dans un projet relativement risqué pour un scientifique, Resnais explique ce qui ne surprendra guère les lecteurs et lectrices assidu.es de ce site :

« He was very generous. What’s important about Henri Laborit is that he doesn’t pay attention to his reputation — because it’s dangerous for a scientist to be mixed up with a film. I’m sure that a lot of his colleagues would say that it’s not right for a scientist to do that kind of thing. But Laborit doesn’t care — he’s kind of marginal and freelance.”

Ce que Resnais ne mentionne pas ici cependant, et qui m’a été confié par Claude Grenié lors de notre rencontre en 2012, c’est que Laborit n’était pas satisfait de la trame narrative que le scénariste Jean Gruault avait construit pour la fin du film. Resnais avait alors refilmé Laborit en lui demandant de préciser sa pensée. Et c’est ce qui donne, entre autres, la présence de Laborit en mortaise à la fin du film et sans doute la fameuse dernière phrase du film si souvent citée, dont sur la page d’accueil d’Éloge de la suite (bien que je ne peux être absolument certain que cette phrase provient du «refilmage»…):

«Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent et tant que l’on n’aura pas dit que jusqu’ici que cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance qu’il y ait quoi que ce soit qui change.»

S’il fallait résumer en une seule phrase le diagnostic de Laborit sur l’histoire de l’humanité, avec ses guerres continuelles et ses esclavages, salariés ou pas, ce serait probablement celle-là. Un dur constat qui contient aussi le remède, mais un remède ô combien difficile à avaler, embourbés que nous sommes dans notre monde marchand et dans nos alibis langagiers. C’est pourtant dans cette direction qu’il faudra se tourner tôt ou (pas trop) tard si l’on espère sortir un jour de la foire d’empoigne désolante si bien exposée dans le film de Resnais.

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