Anecdotes/Audio/Dieu ne joue pas aux dés/Niveaux d'organisation

Le bon plaisir d’Henri Laborit, une émission de France Culture de 1989 (3 de 4)

laborit-album11Voici donc la 3e partie (sur 4) de l’émission Le bon plaisir d’Henri Laborit commencée il y a deux semaines, conformément à mon plan de match de l’été. Un autre bon trois quart d’heure, donc, de cette émission de trois heures visant à faire connaître l’œuvre d’un.e auteur.e et qui fut diffusée une première fois le 4 février 1989, et probablement en reprise durant la « nuit du 11 avril 1989 » tel qu’indiqué sur la cassette audio de M. Patrice Faubert que j’ai numérisée.

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Plusieurs autres personnages font leur apparition durant ce segment. Tout d’abord Pierre Arditi, le comédien qui jouait l’antipathique Zambeaux dans Mon oncle d’Amérique. Arditi qui n’a que des bons mots sur Laborit et le film, en particulier sa réception populaire. Mais un peu moins pour l’intelligentsia française qui avait fait la fine bouche. Comme si de voir des choses passionnantes sur nos comportements illustrées aussi clairement leur avait enlevé, selon Arditi, un peu de leur autorité. Alors que pour lui : « Laborit va à la recherche de l’Homme, et moi j’aime ça… »

Pour clore sur le film, Laborit rappelle la toute dernière image, celle du mur de brique du Bronx où un arbre a été peint. Les plans de plus en plus rapprochés évoquant à merveille l’idée des niveaux d’organisation. « C’est le génie de Resnais », ajoute Laborit.

Le second personnage de cet extrait, ce n’est pas Laborit mais l’animatrice Marion Thiba qui l’a invité pour qu’il confronte ses idées à celles de Laborit. Il s’agit d’Alain Finkielkraut, intellectuel français habitué aux plateaux médiatiques et aux controverses. À cette époque, il en avait évidemment moins qu’aujourd’hui, mais il avait déjà ce ton emporté (les mauvaises langues diraient ampoulé…) qui contraste avec le calme et la limpidité des propos de Laborit.

Si j’essaie de résumer le propos de la première intervention de Finkielkraut, celui-ci pense que l’être humain a besoin d’une éthique qui ne lui est pas donnée de façon naturelle mais par la lecture des grandes œuvres littéraires. Ce à quoi Laborit rétorque deux choses. D’abord que dans aucune autre espèce animale les individus ne s’entretuent [sauf chez les chimpanzés, mais je ne sais pas si cette information était connue à cette époque…] sans qu’on ait besoin d’évoquer l’éthique, à moins bien sûr de parler d’éthique animale, ce qui est bien possible, ajoute-t-il. Ensuite, à propos des grandes œuvres, Laborit note que :

« celle d’Einstein, par exemple, n’aurait pas pu naître au Biafra au XVe siècle, ce qui veut donc dire que toute œuvre est l’aboutissement de toutes les connaissances préalables accumulées par les autres humains avant. Et donc ce que peut faire un individu, ce que Laborit a appelé les « découvreurs » dans L’homme imaginant, c’est simplement d’associer cette expérience commune mémorisée de façon originale. »

Laborit rappelle ensuite que pour lui, la seule « valeur » c’est l’espèce, et il faudrait donc que les individus aient la même finalité que l’espèce. Mais entre les deux, il y a les groupes sociaux qui recherchent la dominance les uns sur les autres. Alors que tous ces groupes devraient rechercher l’harmonie comme les organes dans un corps en santé. Mais bien entendu, reconnaît Laborit, tout cela est forcément ancré dans le « paysage » particulier d’une culture.

Il n’en fallait pas plus à Finkielkraut pour rebondir sur le thème de la diversité des cultures, de la critique de l’occident, évoquant Lévi-Strauss, etc. Mais pour conclure une fois de plus qu’il n’y a que les grandes œuvres pour nous aider à y voir plus clair.

Et une fois de plus, alors que l’animatrice cherche un terrain d’entente (et c’est là que ça devient presque cocasse), Laborit dit qu’il voudrait d’abord répondre à Finkielkraut au sujet de ce qui les sépare et qu’il trouve peut-être le plus important. Il s’agit du fait que l’être humain s’est d’abord intéressé à la science du monde physique mais pas du monde qui vit en lui. C’est pour ça qu’il s’est longtemps cru libre. Et plus il se croyait libre, plus il se croyait méritant lorsqu’il accomplissait ce que le groupe social auquel il appartenait attendait de lui. Et Laborit de rappeler que ce sur quoi il travaillait depuis 40 ans et qu’il appelait à l’époque la biologie des comportements, permettait de comprendre que ceux-ci obéissaient à des lois. Et que c’est la méconnaissance de ces lois qui nous donnaient l’impression d’être libre, et ce d’autant plus qu’on pouvait justifier avec notre langage conscient tout comportement. Et Laborit de citer une fois de plus la métaphore avec la loi de la gravitation où c’est seulement lorsqu’on l’a bien connue qu’on a pu la contourner pour aller sur la lune…

Réaction de Finkielkraut (et à partir d’ici je donne un simple aperçu de l’échange qui s’ensuit) : la science veut rendre le monde mathématisable et ce n’est que par le roman, la poésie, etc, qu’on peut s’ouvrir à la beauté du monde.

Laborit : Comment expliquez-vous alors qu’un type comme David Bohm, qui est l’un des plus grands physiciens contemporains, retrouve à travers la physique la mystique indoue?

Finkielkraut (hésitant) : Ça c’est pas à moi de le dire… C’est à vous de me l’expliquer…

Laborit : J’ai écrit dans Dieu ne joue pas aux dés que le déterminisme linéaire [auquel les gens se réfèrent encore spontanément quand on parle de déterminisme] était dépassé pour les systèmes complexes et devait être remplacé par ce qu’on appelle le « chaos déterministe » [des systèmes dynamiques à causalité circulaire].

Finkielkraut : J’en ai contre l’hégémonie de la science. Alors que Platon, Don Quichotte, etc, ils arrivent à un moment donné, nous marquent et ne s’en vont plus.

Laborit :

« Je ne crois pas à la « non science ». Ce qui est étonnant dans ce monde, c’est qu’il peut être compréhensible. Alors pourquoi se priver de cette compréhension globale et se confiner à un seul niveau d’organisation, celui du langage ? »

Finkielkraut : Il est clair que nous sommes déterminés par le lieu où nous naissons, par notre famille, etc., mais ce que dit la pensée de gauche, c’est la chance de pouvoir s’extirper de ses déterminismes, par exemple avec l’école et à travers la lecture des grandes œuvres. Un processus qui « arrache » l’Homme à la causalité [pour reprendre les termes du philosophe…].

Laborit :

« Je préfère ne pas être libre que d’être libre. Parce que la liberté c’est terriblement dangereux. Qui est libre ? Le patron, pas l’ouvrier. Et si chacun de nous détient librement la vérité, l’autre détient librement l’erreur, alors il faut le tuer… Parce que, aussi, « être libre » appelle à l’égalité, ce truc absurde à partir du moment où pour être heureux, on vous dit que vous devez sortir de Polytechnique et donc être « meilleur » que les autres, etc. La seule égalité envisageable pour tous les individus c’est d’être bien dans leur peau, quelle que soit leur culture. »

Finkielkraut : Le déterminisme, lorsqu’il est entré dans l’idéologie, enferme l’autre dans sa classe, et le XXe siècle a montré que cela brise la communication et amène des atrocités. Je plaide pour qu’il y ait un dialogue entre la science et la littérature.

Laborit : Un dialogue, ça va vite et on n’a pas toujours le temps de réfléchir. Je ne vous connais pas, mais j’ai lu deux de vos livres. Un livre on peut réfléchir, revenir en arrière, etc.

Finkielkraut : Je parlais du dialogue au sens de colloque singulier…

Laborit [rieur] : …payable à la sortie, en médecine !

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Cet extrait de l’émission se poursuite avec François Nocher, comédien et compagnon de navigation de Laborit, qui raconte quelques anecdotes succulentes qui révèlent le caractère des deux hommes. Et finalement, Laborit enchaîne avec une autre anecdote maritime marrante où six psychanalystes psychiatres et psychologues se chamaillent sérieusement sur leur bateau, montrant les difficultés inhérentes à la promiscuité prolongée chez les humains… Cette anecdote sert également à introduire l’intervenant suivant, Jean-Pierre Muyard, qui a tout juste le temps de dire que selon lui, la biologie moléculaire ne peut expliquer seule pourquoi un individu peut déraper à un moment de sa vie.

C’est donc là-dessus que nous reprendrons la semaine prochaine, peut-être plus samedi ou dimanche, car je m’en vais justement en bateau la semaine prochaine sur une île de notre beau fleuve St-Laurent, loin de la civilisation…

2 réflexions sur “Le bon plaisir d’Henri Laborit, une émission de France Culture de 1989 (3 de 4)

  1. On se demande comment Laborit arrive à garder son calme avec Finkielkraut ! Cet entretien est vraiment une illustration parfaite de ce qu’il dénonce : la dominance de « l’élite », en l’occurence intellectuelle, par le langage, en plaçant implicitement sous eux dans l’échelle hiérarchique ceux qui ne possèdent pas ou n’adhèrent pas à leurs codes, leurs mots ou leurs références. Alors qu’ils ne contrôlent que le petit sous-ensemble fabriqué par eux-même dans l’ensemble déjà très réducteur du langage qui est une succession de mots et peut si facilemt n’être que cela, étrangère à toute réalité.

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