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Les idées politiques de Laborit mises en valeur

Je trouve enfin un peu de temps pour alléger une peu la « liste d’attente » des documents qui m’ont été envoyés au cours des derniers mois. Étant pris par un gros projet d’écriture, je vais me contenter de plus en plus de relayer simplement les courriels qu’on m’envoient et qui présentent les documents en question. Ça me permettra de ne pas les laisser croupir dans mes oubliettes, alors qu’ils gagnent tous à être largement diffusés. Donc des textes de présentation moins construits avec moins d’hyperliens comme j’en ai écrit plus de 200 depuis le lancement de ce site en novembre 2014 ! Mais le bon côté c’est que j’essaierai d’en publier plus souvent.

Le 22 janvier dernier, je reçois donc un courriel de Vincent Dufresne qui m’écrit ceci :

« Suite à la publication sur votre site de la thèse d’A. de Gantes sur Laborit, j’ai transformé le fichier original (pdf image) en format texte (pdf et .odt avec titres ) pour faciliter la lecture , la navigation et la recherche dans le texte. 

Voici donc le résultat de ce travail (assez fastidieux car j’ai dû corriger la mise en forme et les coquilles…dont certaines doivent subsister). Cette thèse est pour ma part ce que j’ai lu de plus complet sur Laborit mais aussi plus généralement sur les liens entre la politique, les sciences humaines et vivantes, la société de consommation, la crise écologique et les déterminismes de toutes sortes…. Bref, je la trouve formidable, une nouvelle grille augmentée de points de vue complémentaires (Gorz, Marcuse, Marx, Bourdieu…).

Je ne saurais trop la conseiller et j’espère qu’un format plus lisible la rendra plus accessible. »

A toutes fins utiles (diffusion, utilisation perso…), j’ai mis donc en pj :

un odt de la thèse pour pouvoir éventuellement corriger le pdf (avec des comment taires qui sont juste la mise en relief d’idées principales, ne pas les afficher pour faciliter la lecture)

le pdf de la thèse

une synthèse de la thèse que j’ai fait en parallèle à partir d’extraits, sur le thème de la liberté (cher à Laborit). Ce prisme permet d’avoir une idée générale de la thèse (en beaucoup moins de pages…). Une précision, je n’ai pas écrit la petite synthèse sur la liberté (hormis la partie de l’introduction en italique) , j’ai juste articulé des extraits de la thèse (copié/collé de passages avec les mots clés : liberté) que j’avais juste survolée. C’était aussi pour apporter des arguments à une amie sur le sujet… »

Je tiens à remercier chaleureusement M. Dufresne pour ce travail vraiment titanesque ! Sa synthèse des idées de la thèse de de Gantes est vraiment remarquable. C’est ce genre de contributions qui font de Éloge de la suite une mine de renseignement dont je n’aurais pas osé rêver quand je l’ai commencé il y plus de six ans maintenant.

D’autant plus que le 5 mars dernier, il me réécrivait pour bonifier encore plus ce travail avec cet excellent texte de présentation de la thèse d’Alain de Gantes !

« J’ai aussi écrit un petit texte de présentation (voir en bas) pour (j’espère) donner envie de la lire en cas de partage. Elle n’est peut-être pas toujours accessible, le but de la version texte est de pouvoir en faire des extraits au besoin, avec recherche de mots clés (un peu comme j’ai fait avec la liberté).” 

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Voici un document que j’aimerais vous faire découvrir. Il s’agit de la thèse d’Alain De Gantes, “les idées politiques d’un biologiste – Henri Laborit”, parue en 1983, qui présente pour moi de nombreux intérêts.

Le premier est d’avoir synthétisé avec justesse les idées foisonnantes qu’Henri Laborit a développées pendant de nombreuses années à partir de son expérience scientifique, d’une culture interdisciplinaire vers les sciences humaines (anthropologie, sociologie, linguistique…) et des nouveaux apports de la biologie : au niveau de la connaissance du système nerveux et sur le plan théorique ou méthodologique (théorie de l’information, cybernétique, approche systémique…). Les travaux de Laborit ont consisté à vouloir enrichir la connaissance de l’homme, basée jusqu’à présent sur le discours à partir de l’observation des actions humaines, par ce qui le constitue pour tenter de montrer les mécanismes biologiques qui sous-tendent ses comportements et la construction de sa pensée. Il a ainsi abouti à définir une grille d’interprétation des comportements humains en situation sociale, grille ouverte, non dogmatique, évolutive, qui comprend des outils et des méthodes visant à intégrer et à relier les différents niveaux d’observation. Sa grille d’analyse propose de définir les interactions complexes entre l’homme et son milieu qui le détermine et à travers duquel il s’affirme (“Nous ne sommes que les autres”…disait Laborit, ce qui rappelle le “Je est un autre” de Rimbaud). Elle propose pour ce faire une approche systémique car l’homme modifiant son milieu, ce dernier le modifie en retour. Laborit développe ainsi une explication du développement des rapports de domination entre les différents groupes sociaux et les conditions d’évolution de l’espèce humaine qui, si elle veut survivre, doit prendre conscience des causes comportementales de l’exploitation de son environnement et de ses effets destructeurs pour espérer les réguler politiquement. Il s’agit donc pour lui de construire des bases rationnelles pour une connaissance globale de l’homme, qui n’a guère évoluée en comparaison avec la connaissance du monde physique et des techniques.

    Le second intérêt de la thèse est d’exposer les interactions entre la pensée scientifique, les sciences humaines et la politique, notamment les rapports de pouvoirs. Elle montre comment les scientifiques ne sont pas exempts de pensées idéologiques et que leurs discours (comme ceux des sociologues) peuvent légitimer la position des classes dominantes (généralement conservatrices ou parfois réactionnaires). Ce faisant, elle dresse ainsi un panorama assez large de l’état actuel de nos sociétés industrielles et des divergences d’analyses du comportement humain en interaction avec son milieu. Elle met en évidence les mécanismes sociaux qui créent et entretiennent les hiérarchies, et à contrario les discours qui tendent à les naturaliser en prêtant à l’homme des dons innés pour l’agressivité ou l’intelligence, justifiant ainsi le mérite individuel (qui serait indépendant des conditions matérielles ou sociales). De nombreux thèmes sont ainsi développés comme le langage, l’éducation (comme système de reproduction des inégalités mais aussi comme possibilité d’émancipation si elle évolue), l’apprentissage de la motivation comme facteur d’inégalité, l’imagination, la liberté, l’agressivité, la part de l’inné et de l’acquis, le système nerveux, les dominances interindividuelles, la construction des institutions ou des systèmes de pouvoir, l’information et l’aliénation de l’homme dans les sociétés techno-industrielles…

    Enfin, la mise en perspective avec de nombreux intellectuels, conservateurs ou progressistes (c’est-à-dire cherchant à mettre en évidence les rapports de domination pour proposer des pistes d’émancipation), permet de montrer la pertinence de la démarche d’Henri Laborit. Ses conclusions sur les rapports humains et la politique, établies avec des outils et une approche différents, convergent bien souvent avec les idées de ces derniers mais vont également au-delà en les enrichissant de nombreux concepts. Il développe ainsi une pensée critique et sous certains aspects originale (initiateur de la pensée complexe, concept de société informationnelle en opposition à la société thermodynamique…), dans des champs qui sont a priori étrangers à son parcours scientifique. Il est même étonnant qu’il en arrive à définir des concepts similaires à certains penseurs, qu’il ne semble pas avoir lu pour certains, ce qui leur donne par ailleurs une certaine “légitimité biologique”. On pense particulièrement à Spinoza quand Laborit affirme: “l’homme est un être de désir”, “l’homme se croit libre car il est conscient de ses actes mais inconscient de ce qui les déterminent”, ou encore “la seule raison d’être d’un être c’est d’être, c’est-à-dire maintenir sa structure”… On pense à Marx, quand il évoque les différentes aliénations du monde moderne ou à Freud avec les mécanismes de la mémoire inconsciente et les tensions entre nos instincts et la socio-culture, au cœur de ses travaux. Également à Pierre Bourdieu (concepts d’Habitus, de Champs…) avec ses analyses montrant l’influence prépondérante de la niche environnementale sur la construction de la personnalité et dans la reproduction des structures sociales. Ces derniers auteurs (Marx, Bourdieu) sont ainsi souvent cités dans la thèse, tout comme Marcuse, Gorz, Morin et de nombreux scientifiques.

    Cette thèse extrêmement riche (qui peut être lue partiellement) offre donc un panorama assez large et encore d’actualité des connaissances de l’homme sur lui-même et des discours qui y sont associés. Elle permet particulièrement de découvrir un discours émancipateur, d’un homme multiple, pourvoyeur d’un « humanisme scientifique » radical, sans concession avec les discours idéologiques visant à maintenir les structures de domination. Elle développe aussi les conditions proposées par Henri Laborit pour garantir le développement pour chacun d’une connaissance généraliste non dirigée, pour un changement de comportement, préalable essentiel à une éventuelle généralisation du pouvoir vers l’autogestion (bases de sa société informationnelle idéale). Au même titre que la privatisation des ressources matérielles, priver l’accès à la connaissance est certainement un moyen efficace pour maintenir la privatisation du pouvoir (notamment dans les sociétés dites démocratiques), mais aussi pour nuire à l’évolution de l’espèce humaine, aujourd’hui menacée si les structures mentales et sociales n’évoluent pas conjointement vers une finalité commune : sa survie par la conscience de son unité.

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