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Les cocktails lytiques : un renversement du paradigme des « moyens de défense » de l’organisme

Il faut savoir que jusqu’au lendemain de la seconde guerre mondiale, toute la médecine vit encore sur le concept des « moyens de défense », c’est-à-dire le microbe déclenche des « moyens de défense », le froid déclenche des « moyens de défense », le traumatisme déclenche des « moyens de défense », etc. Ainsi, à la suite d’une maladie ou d’un accident, on dit que c’est l’insuffisance ou l’épuisement des « moyens de défense » qui entraîne la mort.

La règle d’or du chirurgien, s’appuyant sur le concept d’équilibre du milieu intérieur de Claude Bernard énoncé au XIXe siècle, c’est que « le microbe n’est rien le terrain est tout », allant ainsi à l’encontre de Pasteur. Il y avait donc un brave individu qui subit les agressions du milieu, et donc l’individu met en jeu ses « moyens de défense » pour rétablir l’équilibre.

Le chirurgien tente alors par tous les moyens à renforcer les moyens naturels de défense de l’organisme, lorsqu’une agression infectieuse, traumatique ou chirurgicale l’a directement menacé. On s’active donc, après avoir restauré la masse sanguine par transfusion, à administrer aux malades dont la pression reste basse [car dans le choc, il y a une hypotension, la pression sanguine s’effondre], des substances comme l’adrénaline et la noradrénaline, afin de provoquer une constriction des artères. On pense, à cette époque, que si leur diamètre se réduit sous l’effet de ces substances, la pression du sang artériel va indubitablement augmenter et, avec elle, les moyens de défense. Et la Nature fera le reste pour guérir le patient…

Laborit constate qu’en fin de compte, ces moyens de défense, personne ne les définit clairement. Il pose alors l’hypothèse que ces « moyens de défense » ne défendaient au fond la vie qu’en permettant la fuite ou la lutte, les deux réponses adaptatives à une agression.

Sur une table d’opération, la lutte ou la fuite ne pouvant évidemment pas s’exprimer, Laborit postule que les modifications physiologiques associées à ces moyens de défense pourraient alors se retourner contre l’organisme.

De plus, on savait que les vasoconstricteurs de l’époque, c’est-à-dire essentiellement l’adrénaline et quelques autres, n’était pas vasoconstricteurs au niveau des organes nécessaires à la fuite ou à la lutte, soit au niveau des muscles, du cerveau, du coeur et des poumons. La vasoconstriction se localisait plutôt uniquement au niveau des organes non indispensables à la fuite ou à la lutte : le foie, la peau, les reins, les intestins et les organes abdominaux en général.

Or au bout d’un certain temps, la réduction du débit sanguin qui en résultait dans ces organes pouvait entraîner des lésions irréversibles, une accumulation du sang dans leur système veineux et finalement, la mort. Il semblait donc plus logique d’interdire la vasoconstriction dans ces organes, alors que depuis Claude Bernard, et même depuis Hippocrate, la règle était de soutenir ou de remplacer, quand ils paraissaient déficients, ces prétendus « moyens de défenses ».

Laborit a l’idée, parfaitement hérétique à l’époque, de faire cesser la pratique de la vasoconstriction (autrement dit de ne pas chercher à maintenir les soi-disant « moyens de défense).

Voilà peut-être la trouvaille la plus audacieuse et la plus fondamentale de Laborit puisque comme on va le voir, un grand nombre de ses découvertes subséquentes, dont celle de la chlorpromazine, vont s’appuyer d’une façon ou d’une autre sur ce postulat. Et on peut sans doute parler ici de « changement de paradigme », au sens où Thomas Kuhn le définit dans son livre « La structure des révolutions scientifiques ».

Laborit se met donc à rechercher activement des substances capables de bloquer l’action de certains médiateurs chimiques du système nerveux végétatif responsables de la vasoconstriction. Après avoir utilisé séparément des antihistaminique, des sympatholytiques et du curare, il n’obtient, hélas, aucun résultat positif.

Laborit décide alors de mélanger ces diverses substances et de les tester ensemble sur le cochon d’inde. Il constate que l’animal ne fait plus d’accidents hémorragiques et décide d’essayer sur ses patients ce qu’il nomme ses « cocktails lytiques ». Pourquoi « lytiques » ? Parce qu’ils lysent ou détruisent les catécholamines vasoconstricteur comme l’adrénaline et la noradrénaline.

Ces cocktails lytiques se montrèrent parfaitement efficaces pour traiter les éclampsies et Laborit n’eut plus jamais à déplorer de décès pour une telle maladie. Et aujourd’hui encore, on emploie ce mélange médicamenteux quand on a un cas diagnostiqué.

Mais surtout, ces cocktails lytiques vont ouvrir la voie au premier neuroleptique, c’est-à-dire la première substance capable de réduire les psychoses, qui sera la chlorpromazine.

Car un premier phénomène inattendu est observé par Laborit avec ses cocktails lytiques : la facilité de l’anesthésie qui devenait possible avec des anesthésiques faibles et peu toxiques. En diminuant progressivement la dose des anesthésiques Laborit s’aperçoit qu’avec des quantités minimes d’anesthésiques et ses cocktails lytiques il peut facilement endormir les gens.

Il en déduit que l’action de ses mélanges médicamenteux se situait non seulement au niveau périphérique mais également au niveau du système nerveux central (bien qu’il ne pouvait à l’époque expliquer comment).

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