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Une préface de Laborit à “Imaginons les images” de Philippe Duval

media 027-petiteJe vous présente aujourd’hui une préface de deux pages écrite par Laborit pour un livre* très original de Philippe Duval publié en 1983, Imaginons les images. Difficile de classer ce livre dans une seule case puisqu’il est à la fois un traité sur les possibilités de l’audio-visuel et l’analyse d’un livre pour enfants !

Parlons d’abord de ce livre, qui a plutôt le format d’une grande revue, et qui décortique donc un autre livre intitulé Le renard qui disait non à la lune, de Danièle Bour et Jacques Chessex, en montrant comment le texte, les images et les sons (que l’on peut imaginer accompagner le récit) utilisent chacun un langage et des codes qui leur sont propres. Je ne peux malheureusement rendre justice ici (d’autant plus que je ne l’ai pas complètement lu) à ce qui pourrait également s’apparenter à un traité de pédagogie ou de cinéma !

Je ne peux que vous montrer la table des matières très détaillées de l’ouvrage (page 1 ici, et page 2 ici) ainsi qu’une page typique du livre, la page 18 par exemple.

Je peux aussi signaler la sympathie de l’auteur pour l’oeuvre de Laborit qui surgit clairement à la page 58 entre une annexe assez pointue sur l’art de la prise de son et l’analyse d’une scène du livre pour enfant où Rourou le petit renard vient chanter un poème à son amie la lune…

Voici quelques extraits de cette page 58 que vous pouvez lire ici :

” Rourou s’est retiré de l’action. Son discours a été inefficace : ses congénères n’ont pas compris son point de vue. […] l’action lui a été interdite par son environnement social. Cet échec l’a frustré : il est en état d’inhibition de l’action. Il retourne se blottir au sein de son terrier. […]

De par leur condition physique, sociale et intellectuelle, les enfants connaissent cette situation d’infériorité, d’incompréhension, d’impuissance face aux questions sans réponse et aux interdits socioculturels des adultes. “Tais-toi et mange…”

Les comportements animaux et humains intéressent les enfants : ils les perçoivent, les connaissent et cherchent à les comprendre. […]

Ainsi mise à la portée des élèves, la biologie du comportement se révélera un outils accessible et efficace de compréhension des comportements animaux et humains. Mais cette compréhension acquise par les élèves risquera fort d’entrer en conflit avec les idées véhiculées par les mass-média ou leur environnement familial et culturel. […]

Outre les comptes-rendus de travaux de laboratoire que l’on peut trouver dans les revues spécialisées, les ouvrages synthétiques disponibles sont essentiellement ceux d’Henri Laborit. Ses recherches et ses découvertes (anesthésie, hibernation artificielle, drogues psychotropes, origines de la pathologie dite “psycho-somatique”, etc…) l’ont conduit à déduire un modèle d’analyse du comportement humain, une nouvelle grille originale et révolutionnaire, étymologiquement parlant : qui permet à l’homme de faire un tour sur lui-même et de se comprendre, de se réfléchir. Une révolution de compréhension fondamentale, pas une révolution de discours destinée à cacher des motivations pour mieux prendre un pouvoir…”

S’ensuit une liste des livres de Laborit disponibles à cette époque, tant spécialisés que de grande diffusion. Et, au bas de la page, le retour aux préparatifs de Rourou pour son départ vers la lune !

On ne s’étonnera pas alors que la préface de Laborit traite d’éducation, et plus particulièrement des finalités de celle-ci. D’abord du point de vu de l’enfant où, dans la première page de la préface, il déplore d’abord un apprentissage trop souvent :

“en pièces détachées [où] rien ne réunira jamais dans le temps et l’espace et finalement dans son système nerveux, Victor Hugo et la “Légende des siècles”, aux trois principes d’Aristote ou à la notion de dérivée.”

Et comme on le récompense essentiellement pour restituer ce qu’on lui a appris sans trop se poser de questions, Laborit en conclut que :

“Ses systèmes associatifs corticaux et son langage qui font de lui un être appartenant à l’espèce humaine et non à celle des grands anthropoïdes, ne lui servent pas à grand’chose, si ce n’est à mettre au point quelques innovations techniques et l’élaboration de nouvelles marchandises qui assureront son ascension hiérarchique dans une société marchande. “

Les difficultés ne sont pas moindres du côté des enseignant.es qui doivent répondre aux voeux des familles et de l’éducation nationale qui ne correspondent pas toujours à ses désirs. D’où un mal être qui peut facilement surgir de cette inhibition de l’action, comme l’avait bien mis en BD Jacques Risso, lui-même éducateur.

Dans la deuxième page de la préface, Laborit se demande comment sortir d’un tel cercle vicieux. Il note que nos civilisation occidentales ont favorisé depuis le néolithique “l’analyse, les mathématiques et le discours linéaire” qu’il associe à l’activité de notre hémisphère cérébral gauche. Alors que notre hémisphère droit, qui est pour lui “celui des synthèses, de l’appréhension globale des êtres et des choses” n’est pas assez sollicité.

L’exploration des interconnexions complexes qui forment nos réseaux cérébraux avec les techniques d’imagerie cérébrale d’aujourd’hui ont permis de relativiser certains aspects de cette spécialisation hémisphérique. Laborit n’a cependant sans doute pas tort quand il affirme :

“Il est grand temps d’apprendre aux petits des hommes ce que sont ces deux hémisphères, ce qu’ils contiennent, comment ils fonctionnent et comment il est possible de les faire fonctionner ensemble, l’un fertilisant l’autre.”

Laborit salue enfin l’originalité de la démarche de Philippe Duval qui :

“essaie de montrer comment la conception du monde de chaque individu peut être transformée par la façon dont on lui fait apparaître le monde au cours de ses études. Il cherche d’abord à motiver l’enseigné en partant d’un petit livre pour enfantes mais qui, vu avec cette nouvelle optique pourrait aussi bien être un livre pour adultes et pour “nouveaux” vieillards. Il montre que la poésie par exemple n’est pas isolée de l’optique, de la peinture, de la musique et des sons. Il cherche non point à fournir une connaissance considérée comme vérité définitive et intransformable, mais à structurer les systèmes nerveux qui lui sont confiés, afin qu’ils puissent appréhender le monde non plus en pièces détachées mais de façon globale, par niveaux d’organisation.”

 

* Je tiens à remercier encore une fois Marie Larochelle pour l’envoi de ce livre (et de tout le reste qui s’en vient encore !)

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