L'esprit du grenier/Le film !/Vidéo

François Sébastianoff (1932-2017)

Le 18 février dernier, je recevais le courriel suivant adressé à plusieurs personnes :

« Bonjour à tous. Vous avez connu François Sébastianoff ; vous avez discuté, milité, travaillé, écrit, reconstruit le monde avec lui…
François s’est éteint le 17 février 2017, à 84 ans.

Il nous laisse en souvenir les textes qu’il a écrits sur ce qui lui tenait à cœur et son livre Ni Magie, ni violence : deux paris contre toute domination, qu’il considérait comme son testament.

Vous pouvez, si vous le souhaitez, lui adresser un dernier salut en (re)lisant [ses articles].

Amicalement à tous

Catherine Liethoudt-Sébastianoff »

J’ai eu le plaisir de rencontrer François Sébastianoff en juillet 2012 dans le cadre du tournage du film associé à Éloge de la suite. Avec sa compagne Catherine, il m’avait chaleureusement accueilli chez lui dans le Cantal, en France. L’origine de cette rencontre, je l’ai racontée dans le billet écrit pour le 1er anniversaire de ce site. Extrait :

« À l’automne 2011, je découvre avec ravissement un nouvel enregistrement audio d’une entrevue faite en 1984 avec Laborit. L’entrevue est présentée comme l’une des 5 qu’aurait accordée Laborit à Radio Libertaire et a été mise en ligne sur le site web Dailymotion par un dénommé Charles Volpones. Curieux, je lui écris pour savoir s’il a en sa possession les 4 autres et s’il a l’intention de les mettre en ligne aussi. Il me répond par l’affirmative et c’est ainsi qu’au fil des mois (car cela lui demandait tout un travail de numérisation) on a vu apparaître les 4 autres épisodes de ces entretiens très riches où Laborit démontre en plus une grande complicité avec la personne qui l’interviewe, un anar comme il se doit (on est à Radio Libertaire, la radio anarchiste, je le rappelle).

Comme cet animateur semble être très proche de Laborit, ce qui ne l’empêche pas de le confronter amicalement à maintes reprises, je cherche à savoir qui il est. Je suis d’abord orienté sur une fausse piste qui mènera tout de même à une belle rencontre que vous allez découvrir dans la 3e partie de ce film. Volpones remerciait en effet sur le site de Dailymotion un certain François Sébastianoff qui lui aurait rendu accessible les cassettes audio qu’il a numérisées. Renseignements pris auprès de Volpones, je comprends qu’il ne s’agit pas de l’animateur mais d’un militant anarchiste non violent qui habite le Cantal et que j’irai rencontrer et filmer en 2012 puisqu’il a correspondu par écrit avec Laborit ! »

Lors de notre rencontre en 2012, François Sébastianoff a accepté d’être filmé alors que nous discutions des lettres qu’il avait échangées avec Henri Laborit en 1991. Lettres qui lui valurent de longues réponses de la part de Laborit, ce qui n’était pas si fréquent vu le grand nombre de lettres qui lui était adressées (ce que j’ai pu constater en allant aux archives Laborit…).

Peu de temps avant cette rencontre, François m’écrivait par courriel :

« J’ai d’abord connu Laborit par ses ouvrages. Je ne suis entré en contact personnel avec lui qu’après avoir rédigé un texte qui lui devait beaucoup et où je proposais d’éduquer les enfants à deux valeurs seulement, l’objectivité scientifique et la non-violence collective. Henri Laborit (lettre du 10 sept. 1991) s’est déclaré d’emblée en « communion d’idées » avec moi sur ce projet. »

François avait d’ailleurs écrit en 2009 un article intitulé Henri Laborit et la non-violence où il évoquait les réflexions que lui avait inspirées leur échange épistolaire. Extrait :

« Pour Laborit, « l’éthique ne peut être que celle de l’espèce ». Le droit fondamental de l’homme, loin de la « bouillie de mots » humaniste, c’est que chaque individu soit « informé avant tout sur ce qui se passe en lui », dans son cerveau, seul moyen pour qu’il comprenne que sa finalité n’est pas de lutter pour la dominance (la sienne, celle d’un chef ou celle d’un sous groupe), mais qu’elle est la même que celle de l’espèce : « survivre » [6]. J’ai demandé à Laborit comment il situait la non-violence collective dans sa grille des comportements. Voici sa réponse, avec les imperfections du premier jet : « Pour moi comme pour vous, il ne s’agit pas d’une fuite, ni d’une inhibition, ni même d’une lutte. Il s’agit, à mon sens, d’un résultat de l’activité fonctionnelle d’un cerveau imaginant capable de s’intégrer dans un ensemble collectif qui ne peut être un groupe, mais l’espèce toute entière. La non-violence, contrairement à ce que disent les éthologistes, est coutumière chez l’animal. C’est par elle qu’une espèce se perpétue et que le meurtre intraspécifique n’existe pas. Il est probable que chez l’homme, l’imaginaire qui devrait nous conduire à la non-violence nous a d’abord conduit, par l’intermédiaire du langage et du discours logique à l’agressivité inter-individuelle et intergroupes » (lettre du 25 août 1992). »

C’est un petit montage vidéo de quelques extraits de cet entretien avec François que j’ai fait ci-dessous pour le saluer (d’autres images seront intégrées dans la 3e partie à venir de Sur les traces d’Henri Laborit).

Je vous laisse enfin avec cette recension du livre de François Sébastianoff Ni magie ni violence. Deux paris contre toute domination. que j’avais écrite pour le journal Le Couac en octobre 2013. Si François considérait ce livre comme son testament, je crois qu’on est pas mal à se sentir un peu ses héritiers et ses héritières…

* * *

Pour un monde sans magie ni violence

« On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent. » – Bertold Brecht

Comment s’opposer à cette lignée de barbares qui ont, depuis la nuit des temps, élaboré un système basé sur l’esclavage (plus ou moins salarié) de la majorité des humains, système qu’ils ont progressivement verrouillé par la violence institutionnalisée de l’État et de son bras policier ? Car au-delà des dénonciations réformistes des « abus » du capitalisme, ou pire, des diversions organisées et hypocrites sur les « valeurs » d’une nation, j’ai toujours eu beaucoup de respect pour la pensée anarchiste parce qu’elle remonte à la racine des souffrances non naturelles de notre espèce, c’est-à-dire toute forme de domination.

Voilà pourquoi le livre de François Sébatianoff, Ni magie ni violence. Deux paris contre toute domination. m’a grandement interpelé. Parce qu’il prend position sur la question des moyens pour combattre cette violence étatique. Une position claire où il nous exhorte d’éviter deux pièges : celui de la magie, c’est-à-dire de tout fondement métaphysique (religions, idéologies politiques dogmatiques, et même de « grandes idées » comme la liberté…); et celui la violence révolutionnaire pour nous libérer de la violence de l’État (on entend le fameux « En opposant la haine à la haine, on ne fait que la répandre, en surface comme en profondeur » de Gandhi).

Sur cette question épineuse, bien qu’il soit possible de concevoir des cas de figure où « un peu » de violence bien ciblée parmi un vaste mouvement non violent peut parfois contribuer à saper la légitimité du pouvoir en place (je pense par exemple à Charest poussé à faire sa gaffe des « jobs dans l’nord » sous la pression des émeutiers à l’extérieur du Palais des Congrès à Montréal au printemps 2012), reste qu’il faut reconnaître que sur le terrain général de la violence, le pouvoir en place dispose actuellement d’un arsenal d’une puissance si disproportionnée que la fable de David contre Goliath aurait difficilement pu être écrite aujourd’hui…

Que faire alors ? Quelles stratégies de lutte seraient les plus utiles pour la survie et le plaisir de tous, demande Sébastianoff ? S’il est linguiste de formation, l’auteur a le mérite de tenter d’enraciner sa penser dans ce qu’un Henri Laborit appelait la biologie des comportements et qu’un Jean-Pierre Changeux qualifierait simplement aujourd’hui de neurosciences cognitives. On reconnaît d’ailleurs très vite l’influence de Laborit quand Sébastianoff pose, dès le début de son ouvrage, la finalité ultime des êtres vivants, et donc des humains, c’est-à-dire la recherche du plaisir au sens large, et son corollaire l’évitement de la douleur. Ou, pour la dire comme Laborit, « la seule raison d’être d’un être, c’est d’être, c’est-à-dire de maintenir sa structure » dans un environnement qui tend, lui, toujours vers plus d’entropie, vers plus de désordre.

Or cette recherche de l’équilibre biologique et de l’équilibre psychique qui vient avec, elle passe dans notre espèce par des pratiques et des institutions socio-culturelles qui sont en grande partie construites sur des systèmes hiérarchiques de domination. Par conséquent, celles-ci se dressent inévitablement comme un obstacle à l’épanouissement individuel, ce qui amenait Laborit à faire « L’éloge de la fuite », en particulier dans l’imaginaire créateur. La lutte demeure toutefois bien tentante en cela qu’elle vise à long terme à éradiquer les maux à la source.

Mais comment lutter, par quels moyens ? Comme l’écrit Sébastianoff, « On ne trouvera pas ici un projet de société clés en main, mais une boussole et un cap. » À la recherche du plaisir de tous, l’auteur ajoute donc l’effort d’objectivité et la pratique de la non-violence collective.

Le premier est ce qu’il appelle sa boussole, métaphore de tous les savoirs, c’est-à-dire ce que les êtres humains peuvent constater de la réalité par la fenêtre étroite de leurs sens. Bien que l’auteur nous rappelle avec raison que cette « objectivité scientifique » est elle-même une pratique sociale largement orientée par les dominants, il ne fait pas moins de cette objectivité l’une des deux colonnes vertébrales de sa thèse. Je ne sais pas ce que Laborit en aurait pensé du choix de ce terme, lui qui disait qu’un accident de la route, dix personnes qui l’ont vu « objectivement » vont vous le raconter de manière différente…

Mais ne soyons pas trop pointilleux sur les mots, le langage demeurant le moins pire véhicule à notre disposition pour se comprendre, et les essayistes politiques qui ont la lucidité de prendre en compte les données scientifiques sur le cerveau humain ne courant pas les rues…

Quant au cap qui nous est proposé, il est, comme l’écrit Sébastianoff, « défini aussi négativement que possible pour laisser à l’imagination de nos enfants le maximum d’ouvertures ». Seule exclusion explicite du fameux cap : tout a priori métaphysique ou moral quel qu’en soit le prétendu fondement, religieux ou philosophique.

Voilà donc un système de pensée (avec ses qualités de cohérence et ses limites devant la complexité embrassée), fruit de plusieurs décennies de luttes sur le terrain et de réflexions théoriques, qui fait le pari de connecter les neurosciences matérialistes (il est vrai, presqu’essentiellement par la lorgnette de Changeux) et la sociologie réflexive de Bourdieu, pour montrer à quel point les structures sociales s’inscrivent dans les systèmes nerveux, à quel point la soumission s’intériorise. Cela demande, mais aussi permet, de se creuser un peu les méninges.

Si Boris Vian chantait déjà « Refusez d’obéir, Refusez de la faire, N’allez pas à la guerre », la non-violence que Sébastianoff appelle de ses vœux devra être non pas l’affaire de quelques déserteurs, mais de toute une collectivité consciente de ses  déterminismes sociaux et, comme le disait il y a encore plus longtemps La Boétie,  « bien résolue de ne plus servir ».

BRUNO DUBUC

Sébatianoff, François (2013). Ni magie ni violence. Deux paris contre toute domination. Les éditions Atelier de création libertaire, 302 p.

Pour quelques extraits commentés par l’auteur, cette page de la revue Réfractions où François Sébastianoff écrivait aussi.

Une réflexion sur “François Sébastianoff (1932-2017)

  1. François Sébastianoff était mon professeur de lettres au lycée Henri IV en 1971. Nous étions en classe de troisième. Il nous parlait de Barthes et de Chomsky.Ses phrases étaient parfaites, drôles, poétiques à leur manière. Je n’ai pas oublié ses cours. J’apprends sa mort avec tristesse

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