Agressologie/Anesthésie

Le regard critique de Laborit sur « les amis des bêtes »

Je vous propose cette semaine un succulent petit texte de Laborit (cliquez ce lien pour accéder au texte) qui m’a été envoyé par David Batéjat (que je remercie pour cela ainsi que pour la photo de Laborit ci-contre). Le texte, intitulé « L’ami des bêtes », a été publié dans un numéro de la revue Agressologie en 1980. Cette revue internationale de physiologie et de pharmacologie appliquée aux effets de l’agression fut créée par Laborit et publiée de 1958 à 1993. Une revue, donc, diffusant à un public composé surtout d’anesthésistes une information de première main sur les processus biochimiques et physiologiques en jeu dans les situations d’urgence dont la gravité menace à court terme les fonctions vitales.

Bernard Weber, responsable de la revue, raconte que :

« Cette aventure de trente ans ne serait plus possible aujourd’hui sous cette forme. Elle a permis à l’équipe rassemblée autour de LABORIT d’exprimer des résultats et des opinions en marge des convenances : avantage dans la mesure où persistent des traces qui auraient disparu sans cela; »

Weber a certainement raison, et la preuve en est ce texte empreint de la douce ironie laboritienne sur les « amis des bêtes » (déjà, le titre…). Mais je crois que si Laborit avait vécu à notre époque, il aurait sans doute utilisé Internet en publiant par exemple ce genre de réflexion dans un blogue ! Trente-sept ans plus tard, c’est d’ailleurs justement ce qui se passe finalement par l’entremise d’Éloge de la suite

Je vous laisse donc savourer sa verve et son plaisir évident de soulever ici quelques petites contradictions chez nos « amis des bêtes ». Le texte fait à peine deux pages, mais pour les gens pressés, je vous laisse sur cet extrait :

« D’ailleurs, les amis des bêtes, en ville, savent bien dans quelles affres une libido réglée par une fonction glandulaire non satisfaite est capable de plonger un être vivant. Leur compassion est si grande qu’ils portent alors le cher animal chez le vétérinaire pour le faire châtrer, sans lui demander son avis, seul détail discutable au demeurant. […] Ils décident de la naissance et de la mort, ce qui leur donne d’ailleurs un sentiment de puissance à l’égard de ces deux mystères des êtres vivants.

Entièrement programmé dans leurs jugements de valeur, entièrement conditionnés dans leur affectivité, projetant leur névrose sur un objet qu’ils anthropomorphisent, peu leur importe que leur plaisir égoïste se heurte aux règles d’hygiène les plus élémentaires, au bien-être de leur concitoyens, peu leur importe que la liberté, la sexualité, l’autonomie motrice de leur « compagnon » disparaissent, car ce sont des notions qu’ils ignorent, n’en ayant jamais eux-mêmes profité.

Et puis dans ce monde marchand, leur manie a donné naissance à tout un commerce. Alors que de malheureux enfants squelettiques couverts de mouches, meurent pas millions chaque jour dans les pays dit « sous-développés », dans nos pays développés, au contraire, s’entassent sur les étagères des super-marchés de pleines boîtes d’aliments stériles, vulcanisés, pleins de vitamines variées (aliments faits pour la plupart de la chair d’autres animaux moins chanceux) qui vont subvenir aux besoins énergétiques de ces êtres privilégiés qui ont la chance d’être tenus en laisse. »

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