Laboratoire Boucicaut/Le film !

L’énaction de Francisco Varela et « la seule raison d’être d’un être » de Laborit

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L’an passé, à pareille date, j’écrivais dans Éloge de la suite :

« Il y aura, à Montréal cet hiver, un film, un cours et une exposition sur Henri Laborit ! Et si je l’annonce aujourd’hui, c’est que l’unique rencontre entre Laborit et Francisco Varela, rencontre qui a été filmée et constitue en quelque sorte le nœud gordien de mon film, a eu lieu un 9 décembre, en 1992… »

La première du film avait bel et bien eu lieu en février 2016, avec l’exposition (maintenant accessible virtuellement ici) et le cours qui s’étaient poursuivis les semaines suivantes jusqu’à ce que le film soit mis en ligne (du moins sa partie 2 de 4 intitulée Biologie) en mai 2016.

Pour ce qui est de l’unique rencontre entre Laborit et Varela, j’ai retrouvé dans mes cassettes vidéo (en préparant le montage avec Michèle Duzert que je vous ai présenté le 21 novembre dernier pour souligner le 2e anniversaire du site) un extrait où Mme Duzert me lit une lettre que lui avait envoyée Laborit.

Je vous retranscris donc cette lettre qu’elle lit à voix haute devant la caméra :

« 27 mai ’91. Laboratoire d’Eutonologie de Boucicaut. Madame Michèle Duzert, J’ai été très heureux d’avoir de vos nouvelles. Je vous remercie de m’avoir adressé le livre de Francisco Varela que je n’ai pas encore eu le temps de lire car je reçois pratiquement un livre par jour et il me faut malheureusement plus d’une journée pour lire un ouvrage correctement, bien que ces livres s’empilent à côté de moi. Je viens de traverser un hiver assez difficile sur le plan de la santé et votre proposition de mini-conférence avec Varela, malgré le charme de ce dernier, ne me paraît pas opportun avant les vacances. En octobre ou novembre, nous pourrons en reparler. Sachez que je conserve de vous une image extrêmement agréable, et que si vous m’embrassez, comptez bien que j’y répondrai avec ferveur. Bien sympathiquement, Henri Laborit »

Après avoir éclaté de rire en lisant la dernière phrase, Michèle Duzert me confirme que ce livre était « Autonomie et connaissance » et que la rencontre dont il est ici question est bien celle qui allait finalement avoir lieu le 9 décembre 1992 à Boucicaut. Ce qu’évoque Laborit dans cette lettre, le fait qu’il n’a pas eu ou pris le temps de rentrer un peu dans les ouvrages de Varela a sans doute contribué à l’incompréhension mutuelle qui émane de cette rencontre (et comme je l’évoque dans mon film, il semble fort possible aussi que Varela ne soit pas rentré dans l’œuvre de Laborit non plus).

Et pourtant sur plusieurs points, comme la finalité des êtres vivants, leurs conceptions étaient très proches. J’en ai déjà parlé en septembre dernier à l’occasion de la deuxième séance du cours sur la cognition incarnée que je donne cet automne à l’UQAM que j’ai présenté ici (et dont les présentations en format pdf sont disponibles ici et les résumés sur le blogue du Cerveau à tous les niveaux).

Dans ce billet intitulé Autopoïèse et émergence des systèmes nerveux : quand Varela et Laborit se rejoignent, on pouvait lire :

« Or Varela est abondamment cité dans cette seconde séance puisque c’est lui et Humberto Maturana qui ont théorisé, au début des années 1970, le concept d’autopoïèse qui est présenté dans la première partie de la séance et discuté en détail dans la seconde. »

Et cette semaine, à l’avant-dernière séance du même cours, on a parlé des formes radicales de la cognition incarnée dont le concept d’énaction, également mis de l’avant par Varela, s’enracine justement dans celui d’autopoïèse.

Extrait du résumé :

« L’énaction est une autre forme de cognition incarnée radicale. Cette approche, mise de l’avant par Francisco Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch dans leur livre « The Embodied Mind » (1991, et qui vient d’être réédité il y a un mois, voir l’image en haut de ce billet), se fonde sur l’autopoïèse, donc sur les bases biologiques du vivant, pour montrer l’équivalence entre cognition et le « sense-making » de la théorie autopoïétique. Autrement dit, vivre c’est créer du sens. Construire non pas un monde, mais son monde, en fonction des possibilités qu’offre un corps particulier avec une histoire particulière.

Le monde, ici, n’est pas quelque chose d’extérieur et de prédonné qu’on se représente intérieurement. Il est mis de l’avant ou énacté par le couplage sensorimoteur de cet organisme avec son environnement. En d’autres termes, le monde et l’organisme se co-déterminent mutuellement l’un l’autre. »

Je ne sais pas si Laborit aurait admis la formulation varélienne du second paragraphe. Mais je sais que sur les assises du vivant, sur la finalité à partir de laquelle tout être vivant se constitue et s’ajuste constamment, et donc sur le principe de l’autopoïèse (l’auto-production constante de l’organisme) et sans doute aussi de l’énaction qui en découle, ils auraient très bien pu s’entendre.

Laborit n’a-t-il pas martelé toute sa vie :

« La seule raison d’être d’un être vivant, c’est d’être, c’est-à-dire de maintenir sa structure » ?

Une réflexion sur “L’énaction de Francisco Varela et « la seule raison d’être d’un être » de Laborit

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