Inhibition de l'action/Mon oncle d'Amérique/Multidisciplinarité

Michel Le Moal et l’influence de Laborit à travers ses travaux sur le stress et la dépendance

Chantal Midenet, qui m’avait signalé l’entrevue filmée de Françoise Hardy avec Laborit présentée ici il y a deux semaines, m’envoie cette fois-ci un extrait d’auditions au Sénat français en 2011 sur les toxicomanies où l’on parle de Laborit (donc merci encore !). L’extrait provient du témoignage de Michel Le Moal, psychiatre, professeur émérite à l’université Victor Segalen de Bordeaux. Comme l’indique le site de l’Académie des sciences dont il est aussi membre, Le Moal s’est particulièrement intéressé aux conséquences à long terme du stress et aux mécanismes à la base de la vulnérabilité aux addictions.

Les intérêts scientifiques de Le Moal laissent entrevoir une influence de Laborit sur son parcours. Impressions clairement confirmées dans l’extrait qui était une réponse à la question : « Est-il envisageable que la recherche, dans les années à venir, puisse réparer les dégâts causés au cerveau ? »

« M. Michel Le Moal. – Je récuse totalement cette forme de béatitude médiocre de l’ensemble des neurosciences qui prétendent que l’on pourra régler l’ensemble des problèmes de la psychiatrie à partir des connaissances sur le cerveau ! Je ne vois strictement aucune piste permettant de le dire !

Peut-être attendons-nous celui qui viendra envisager les choses d’une autre manière et reprendre les neurosciences par le bon bout mais je suis pour l’heure irrité par les gens de ma confrérie qui nous annoncent tous les matins que l’on va raser gratis ! Je ne peux plus le supporter ! En 1954, La première substance neuroleptique est arrivée en psychiatrie par hasard, grâce à mon maître, Henri Laborit. On a depuis inventé des molécules voisines mais on n’a fait aucun progrès, surtout dans le domaine conceptuel.

J’ai la chance d’avoir participé à la naissance des neurosciences. A chaque décennie, on a pensé avoir trouvé la solution, qu’il s’agisse des neurotransmetteurs, des récepteurs ou de la transition cellulaire… En l’état actuel, il n’existe pas de médicament ! »

Ça ne semble d’ailleurs pas la seule fois où Michel Le Moal a reconnu l’apport scientifique de Laborit. En effet, une recherche croisée avec son nom et celui de Laborit sur Internet m’a fait retomber sur un texte déjà publié sur Éloge de la suite : « Le docteur Henri Laborit : I’énergie et I’intelligence du « off » », de JM Pradier, où cette sympathique anecdote était racontée.

« En 1981, irrité par la gloire médiatique et les références aux « rats de laboratoire » dans le film d’Alain Resnais, le chef de la rubrique « neurobiologie » à la revue La Recherche, Marcel Blanc, titra un compte rendu inquisiteur : « Henri Laborit, un sociobiologiste qui s’ignore ? ». Ce qui Iui valut une réponse argumentée et nuancée de Robert Dantzer et Michel Le Moal, du laboratoire de neurobiologie des comportements de I’université de Bordeaux ».

Le Moal semble aussi en phase avec la multidisciplinarité de Laborit qui le faisait naturellement passer du moléculaire au social. C’est du moins ce que laisse entendre l’introduction d’une entrevue avec Le Moal parue dans Libération le 4 novembre 1997 :

« Comme le font remarquer ­ à juste titre ­ les psychologues et les sociologues, on ne peut expliquer les mécanismes de la dépendance en se contentant de décrire l’action d’une molécule chimique sur un neurone. C’est précisément en cela que l’article publié il y a un mois dans la revue Science par George Koob (Scripps Institute, Californie) et Michel Le Moal (Inserm, université de Bordeaux) se distingue des travaux habituels. Pour la première fois peut-être, des chercheurs en neurosciences tentent de comprendre l’«addiction» (la dépendance à une substance ou à un comportement) en intégrant au fonctionnement moléculaire et cellulaire du cerveau l’histoire d’un individu et les valeurs de la société dans laquelle il vit. »

Ou encore le dernier paragraphe de cet autre entretien avec lui dans le journal Le Monde du 23 janvier 2010, cette fois au sujet de ses réflexions sur le stress chronique :

« Il y a une quinzaine d’années, dans un souci de neutralité, j’avais nommé ces pathologies modernes liées au stress, troubles biocomportementaux. Depuis, les Américains, au plus haut niveau, parlent de « pathologies sociales chroniques », lesquelles pèsent de plus en plus sur les systèmes de santé. Je me demande si le mot stress et tous les processus délétères qui y sont attachés ne seront pas remplacés par cette nouvelle dénomination. Les pathologies sociales chroniques obligent à la convergence des sciences biologiques, sociales et médicales. Un nouveau paradigme émerge. »

Tout cela après que j’eus, mercredi dernier, donné une conférence intitulée Cerveau et corps ne font qu’un (la cognition incarnée) où mon résumé de l’expérience de Laborit sur l’inhibition de l’action présentée dans Mon oncle d’Amérique a une fois de plus semblé rejoindre pas mal de monde qui ne la connaissait pas dans la salle…

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