Colloque/Multidisciplinarité/Niveaux d'organisation

L’influence de Laborit sur le théâtre au XXe siècle

Jean-Marie Pradier en 2009.

Jean-Marie Pradier en 2009.

Voici peut-être la publication qui m’a donné le plus de plaisir à rédiger depuis que j’ai commencé à écrire sur ce site ! D’abord parce que c’est ce site et les précieuses personnes qu’il m’a fait connaître qui m’a permis de découvrir ce pan inconnu de la vie Laborit pour moi (et sans doute pour bien du monde…). Ensuite parce que j’ai la chance de pouvoir rendre accessible et mettre en valeur ici cette contribution, ce qui est la raison d’être de ce site. Et finalement parce qu’on y retrouve un condensé rare, il me semble, du personnage et de la philosophie de Laborit. D’où peut-être l’abondance des citations que je vous laisse déguster après cette petite mise en situation en guise d’introduction.

On sait que Laborit a peint toute sa vie, qu’amant de la poésie il pouvait réciter nombre de poème par cœur, que sa mère lui avait transmis son amour de la musique classique et qu’il a lui-même chanté dans des chœurs parisiens, et bien sûr qu’il a tâté du cinéma avec le film « Mon oncle d’Amérique » , d’Alain Resnais, dans lequel il joue son propre rôle.

Mais il est un autre art sur lequel Laborit s’est penché, de manière plus théorique peut-être, mais sur de nombreuses années, et c’est le théâtre. Cela n’a rien de surprenant au fond puisque cet art met en scène ce que Laborit a étudié tout au long de sa vie, les comportements humains.

Ce rapport de Laborit au théâtre, je l’ai découvert par l’entremise du texte de Jean-Marie Pradier dont j’avais fait mention dans mon article récent sur le moteur de recherche pour trouver des articles écrits par Laborit. Grâce aux bons soins de Marie Larochelle que je remercie ici, j’ai pu avoir accès aux cinq pages de cet article dont je n’avais pu lire que la première qui avait la forme d’un hommage à Laborit.

Mais la suite de l’article que vous pouvez consulter ici allait être plus rare et surprenante. L’homme de théâtre qu’est lui-même Jean-Marie Pradier nous apprend que :

« Ami de Jean Louis Barrault, Henri Laborit est I’un des tout premiers scientifiques à s’être intéressés à la densité organique du phénomène théâtral, en insistant sur l’extrême complexité du système biologique qui le sous-tend. L’histoire de sa participation aux travaux interdisciplinaires qui ont conduit à l’émergence de nouvelles approches du spectaculaire humain, comme l’ethnoscénologie, sonne tel un appel stimulant. »

Pradier cite notamment l’exemple suivant :

« Certains artistes lui doivent des outils utiles pour une meilleure exploration de leur pratique. C’est ainsi que Laborit a fait découvrir a [Eugenio ] Barba la notion fondamentale de niveau d’organisation, qui devint caractéristique de l’anthropologie théâtrale. Les théoriciens du spectacle vivant qui auront Iu ses textes spécialisés auront par lui été initiés à I’entremêlement dynamique des processus moléculaires qui n’ont rien de commun avec les architectures structuralistes superbement simplistes. »

L’histoire de l’apport théorique de Laborit à la pratique théâtrale, puisque c’est bien cela qui est exposé par Pradier dans ce texte, commence :

« Dans la tiédeur ensoleillée de l’automne 1979, [à] la station climatique de Karpacz, en Pologne, [qui] accueillit un colloque ambitieux dans ses intentions, modeste dans sa réalisation et insolite pour le monde du théâtre. À une vingtaine de kilomètres de là, le théâtre Norwid de Jelenia Gora s’apprêtait a ouvrir son dixième festival. Alina Obidniak, sa directrice, avait réussi à convaincre les autorités perplexes de la voïvodie de l’intérêt que représentait une assemblée internationale oh se retrouveraient des artistes et des scientifiques aux frontières de leurs pratiques »

Avec, poursuit Pradier un peu plus loin :

« L’intention [qui] était de se surprendre mutuellement, de confronter connaissances et points de vue afin d’ouvrir des voies nouvelles pour la recherche. Pour cela, il fallait réunir des gens de théâtre et des gens de laboratoire compétents qui, ayant en commun un désir d’étonnement et d’exploration, accepteraient d’être troublés par l’autre sans pour autant flétrir expérience et connaissances particulières. »

Pradier se rappelle ensuite que :

« C’est Marie-Claire Busnel, chercheur en physiologie acoustique a l’lnstitut national de la recherche agronomique, qui me donna le conseil décisif : << II vous faut Laborit. Mais il est très pris par son labo et ses voyages. >> »

Outre Busnel et Laborit du côté des scientifiques, on retrouvait aussi à ce colloque de 1979 de Karpacz le metteur en scène polonais Jerzy Grotowski considéré comme l’un des plus grands réformateurs du théâtre du XXe siècle.

Sur cet aspect interdisciplinaire de la rencontre, Pradier poursuit :

« Laborit, qui fut un pionnier de l’interdisciplinarité, considérait que les obstacles à franchir avant que d’y parvenir étaient moins techniques que propres à la mentalité des experts : << chaque spécialiste, ignorant du contenu du domaine explore par I’autre, son champ de conscience entièrement envahi par le sien, considère que ce qu’il sait constitue la part la plus essentielle du problème étudié, et éprouve un profond mépris pour le savoir de l’autre. >>”

Pour le moins prudent face à de telles entreprises (l’aventure du Groupe des dix ayant sans doute ici laissé des traces), Laborit y participe néanmoins dans l’optique d’y partager les concepts et non les détails techniques des disciplines :

« Fidèle à lui-même, Laborit se garda bien de proposer des explications déterministes simples et utilitaires, directement utilisables par un metteur en scène ou un acteur en quête de certitudes techniques. Il venait de publier un ouvrage important, l’lnhibition de l‘action, dans lequel il exposait à partir de la théorie de I’information et de la notion de niveaux d’organisation sa conception sur les possibilités d’ajustement actif de l’organisme face à une agression – << coping behavior >>. L’homéostasie comportementale de I’individu au sein du groupe est sous-tendue par des mécanismes psychologiques qui interviennent à I’intérieur de chaque niveau de complexité, comme entre les différents niveaux d’organisation. »

Cette notion de niveaux d’organisation si chère à Laborit nous permet de rebondir sur ce passage mentionnant une autre personnalité importante du théâtre contemporain présente au colloque de Karpacz, l’italien Eugenio Barba, élève et ami de Jerzy Grotowski, considéré avec le britannique Peter Brook comme l’un des derniers maîtres occidentaux vivants.

« Ainsi, la notion de niveau d’organisation permet de considérer I’individu non à partir de la conception cartésienne des particules en contact, mais en tant que système dynamique en expansion : des particules à l’univers. Le social correspond à un certain niveau d’organisation, ou niveau de complexité, qui n’exclut pas mais intègre les niveaux sous-jacents comme le biologique. On comprend les raisons de l’intérêt manifesté par Barba. Il a rédigé au début de la même année un article pour la revue mexicaine Arte Nuevo, dans lequel il appelle à une nouvelle science du théâtre. »

Jean-Marie Pradier met donc en lumière une influence non négligeable de Laborit chez des penseurs important du théâtre au XXe siècle, influence qui a pu se matérialiser à plusieurs occasions. Pradier mentionne ainsi la participation de Laborit au colloque de I’Association internationale pour la sémiologie du spectacle à Bruxelles du 23 au 25 avril 1981, aux deux premières sessions publiques de I’lnternational School of Theatre Anthropology (ISTA, Bonn, 1980 ; Volterra, 1981), et au colloque international << Théâtre et sciences de la vie >> à Paris du 4 au 6 juin 1984 que Laborit ouvrit par une allocution.

« Le titre de son intervention évoquele triangle disciplinaire cher à Marcel Mauss dans son approche de << l’homme total >>: << Intérêt d’une approche bio-psychosociologique du théâtre>>. Remy Chauvin, autre franc-tireur de la biologie du comportement, lui succéda sur le plateau. Pour qui ne les auraient pas connus dans I’exercice savant de leur profession, il aurait été difficile de savoir si ces deux hommes a belle tête guillochée étaient des poètes ou des aventuriers. Sûrement des enchanteurs, dont lsabelle Stengers nous dit qu’ils retissent l’ancienne alliance qui unissait I’espèce à I’univers. »

Autre indice de l’intérêt pour cette rencontre entre Laborit et le monde du théâtre, cette observation de Pradier :

« À I’issue de la rencontre de Karpacz, Henri Laborit publia son point de vue sur le théâtre sous forme d’éditorial dans Agressologie, la revue spécialisée qu’il avait créée en 1960. Intitulé << Le théâtre dans I’optique de la biologie des comportements >> (1980), ce texte provoqua un grand intérêt dans la communauté scientifique, si l’on en croit le nombre de demandes de tirés à part qui furent adressées a son auteur. »

Avant de citer deux passages de cet éditorial, ce paragraphe final du texte de Pradier résumant avec justesse Laborit et sa façon d’être :

« Insolent et curieux, chercheur obsessionnel à la curiosité étincelante, expérimentateur dont le laboratoire fonctionnait a la façon d’un phalanstère, Laborit célébrait la vie. L’extrait qui suit reprend le premier article qu’il a consacré au théâtre. On peut se rendre compte que cette célébration, débarrassée de toute afféterie, savait être caustique et critique. »

Pour terminer donc, deux extraits, caustiques et critiques :

« Ainsi ce que vient chercher le spectateur au théâtre c’est sans doute d’abord que l’on vienne en aide à son imaginaire déficient, qu’on lui montre ce qu’il devine sans le voir, mais aussi qu’on le déculpabilise. Il n’est pas jusqu’à la mise en scène parfois de sa médiocrité, de sa banalité qu’il n’apprécie, soit parce que c’est un alibi à être ce qu’il est, soit aussi parce qu’il se fait une image de lui-même par rapport aux autres tellement différente de ce qu’il voit exprimer sur scène, qu’il se sent soulage de voir confirmée son opinion des autres et consolidée celle qu’il se fait de lui-mêrne. Il peut reprendre le lendemain en toute quiétude sa vie quotidienne. Mais parfois aussi, au tours de cette vie quotidienne qui le frustre de ses désirs, qui l’oblige a des automatismes d’action et de pensée générateurs d’envie, qui le maintient dans un système hiérarchique dont il supporte mal la dominance qui limite ses actions, il trouve au théâtre la possibilité de projeter sur le héros ses désirs inassouvis, ses actions interdites et de se libérer, par Iui, des carcans socioculturels dans lesquels il est emprisonné, dans lesquels il ne peut agir pour réaliser son plaisir. »

« Le danger du théâtre de ce point de vue pourrait être de participer à I’intoxication mentale réalisée par les mass media en utilisant de surcroit le masque, souvent difficile à démystifier, de la référence de l’Art. Son danger serait alors de ne pas participer à la progression des structures sociales mais au contraire à leur reproduction, leur maintien, non à la disparition ou I’évolution de certains préjugés ou jugements de valeur d’une époque, mais à leur ancrage. […] on doit attendre de [l’Art] avant tout et du théâtre en particulier, à la fois une mise à nu des mécanismes les plus camouflés utilisés par cette socioculture pour se perpétuer et la proposition imaginaire et créatrice des moyens permettant de s’en libérer, on doit en attendre la possibilité d’ajouter quelque chose à la conception que l’homme a de lui-même dans une période de son histoire. »

Et cette belle finale très riche pour qui connaît la vie de Laborit :

« Ce n’est qu’à ce moment-là que Narcisse découvrira dans son ruisseau un autre visage que le sien, le visage de l’homme à venir et qui ne sera jamais ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre ; un visage qui l’aime autant qu’il peut s’aimer, et qui le comprend ; le visage de l’ami et non celui du concurrent. »

* * *

Épilogue

En cherchant une image de Jean-Marie Pradier sur le Net, je tombe sur deux petites perles que je vous partage ici.

D’abord cet entretien vidéo d’une dizaine de minutes réalisé avec Pradier au Dannemark en 2009 où, de la 2e à la 5e minute, il d’écrit d’abord sa rencontre avec Eugenio Barba, puis la rencontre de Karpacz en 1979 et le coup de foudre entre Barba et Laborit autour de la notion de niveau d’organisation !

Et ensuite cet extrait du journal international sur le théâtre contemporain “Presence & Pre-Expressivity 1” (Volume 6, Part 4, p.15) où, dans un chapitre intitulé “The Pre-Expressive Level : A Mechanicist-Atheist Concept”, Jean-Marie Pradier (traduit en anglais par Sally Jane Norman) dresse ce fascinant parallèle entre Laborit et Barba :

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