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Les niveaux d’organisation chers à Laborit toujours plus d’actualité que jamais

Henri Laborit a beaucoup insisté sur les nombreux niveaux d’organisation qui constituent les êtres vivants et leur organisation sociale. Si l’on ne comprend pas qu’un comportement humain, par exemple, n’est que ce que l’on peut observer au niveau macroscopique de nombreux autres processus qui ont lieu simultanément dans de multiples niveaux sous-jacents (et influencés par de multiples niveaux sus-jacent), on aura toujours une compréhension superficielle et partielle de ce qui se déroule devant nos yeux, disait-il.

Comme je l’ai déjà rappelé, Laborit aimait résumer en schéma des phénomènes complexes comme ceux impliquant l’imagination ou les rapports de dominance. Et évidemment aussi les niveaux d’organisation dont celui, bien connu, que l’on peut voir sur la couverture d’une édition de La nouvelle grille (l’image ci-haut, reprise ci-bas). Comme les processus métaboliques intéressaient beaucoup Laborit, il distingue sur ce schéma plusieurs niveaux, de la molécule aux grands systèmes du corps humain.

Deux hasards de lecture m’amènent aujourd’hui à revenir sur l’importance qu’accordait Laborit aux différents niveaux d’organisation. Mais sur une note plus personnelle d’abord, je voudrais rappeler que les 5 niveaux d’organisation qui permettent de naviguer dans le Cerveau à tous les niveaux m’ont bien sûr été inspirés par mes lectures laboritiennes. J’ai voulu, en intégrant 5 de ces nombreux niveaux dans la navigation même du site, rappeler constamment aux gens qui s’y promènent qu’en même temps que le phénomène sur lequel ils sont en train de lire se produit, d’autres se produisent simultanément à d’autres niveaux d’organisation et qu’ils peuvent aller les découvrir aussi.

Pour revenir à mes hasards de lecture, je suis tombé récemment sur cet article de George L. Engel publié en 1977 dans la revue Science et intitulé « The need for a new medical model: a challenge for biomedicine.” alors que je lisais sur l’histoire du DSM en psychiatrie (le « Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders », la bible des psychiatres américains qui offre des critères communs de classification des troubles mentaux).

Devant les problèmes de validité des critères cliniques qui servent à catégoriser les troubles mentaux dans le DSM, Engel incitait les médecins et les philosophes de son époque à considérer une approche plus bio-psycho-sociale tenant compte de tous les niveaux d’organisation sous et sus-jacent à l’individu. Il résumait son article ainsi :

“The dominant model of disease today is biomedical, and it leaves no room within its framework for the social, psychological, and behavioral dimensions of illness. A biopsychosocial model is proposed that provides a blueprint for research, a framework for teaching, and a design for action in the real world of health care.”

Ailleurs dans ses écrits, il mettait de l’avant deux schémas illustrant ces niveaux d’organisation avec plusieurs niveaux sous-jacents à l’individu mais aussi des niveaux sus-jacents très détaillés :

Une autre version de ce schéma avec des carrés imbriqués (voir un peu plus bas) rend plus évidente encore la notion d’inclusivité d’un niveau dans un autre, puis dans un autre, et ainsi de suite, en plus d’avoir une ressemblance de style avec les dessins de Laborit. Est-ce dû aux moyens graphiques limités de l’époque ou à une influence directe ? Je ne pourrais le dire…

L’autre lecture récente qui fait elle aussi écho à la notion de niveau d’organisation n’est pas celle d’un article qui date d’il y a 40 ans mais bien d’à peine quelque mois. Publié dans le numéro de septembre 2017 de Physics of Life Reviews, il s’intitule : « Answering Schrödinger’s question: A free-energy formulation ». Il m’a été signalé par son premier auteur, Maxwell Ramstead, qui habite Montréal comme moi, et qui, avec Paul Badcock et Karl Friston, ont produit ce travail théorique de haut niveau qui a déjà fait couler beaucoup d’encre et qui propose un cadre de travail général pour comprendre ni plus ni moins que l’ensemble des phénomènes vivants et sociaux ! Ça fait appel au principe d’énergie libre (« free energy principle ») mis de l’avant par Friston depuis le début des années 2000 et ça ne se lit pas tout à fait comme un roman…

Mais pour les esprits laboritiens habitués aux différents niveaux d’organisation, on ne peut pas manquer de faire de nombreux rapprochements entre cette notion et des concepts plus récents comme celui de « Markov blankets » utilisé par ces auteurs (une sorte de couverture ou de couche qui isole des processus internes de processus externes). Ainsi, quand on lit :

“ Thus, we should be able to describe the universe in terms of Markov blankets of Markov blankets—and Markov blankets all the way up, and all the way down (see Figure 3 and Box 3). To unpack this, consider an ensemble of cells, each equipped with a Markov blanket that corresponds to the cell surface. Because the internal states of each cell are sequestered behind their respective Markov blankets, all interactions between cells must be mediated by their Markov blankets. This means that we can describe the self-organisation of the cellular ensemble purely in terms of transactions among the (sensory and active) states of Markov blankets. However, these exchanges will themselves have a sparsity structure that induces a Markov blanket of Markov blankets. For example, one subset of the ensemble could be an organ that is surrounded by epithelia that provide a Markov blanket for all of the cells that constitute the internal states of the organ. However, this still follows exactly the same (statistical) structure—an ensemble of Markov blankets. We can then repeat this process, at increasingly larger scales of self-organisation, to create a series of hierarchically nested systems (e.g., the body) [42].”

…difficile de ne pas faire de rapprochement avec la façon dont Laborit expliquait les niveaux d’organisation avec les termes de son époque !

Et pour piquer votre curiosité un peu plus sur ces travaux fascinants que Laborit aurait sans doute dévoré, je vous laisse avec encore quelques lignes de l’article et sa figure 3. Bon voyage… 😉

“This sort of hierarchical structure provides a universal and recursive perspective to understand self-organisation across spatial and temporal scales, and to explain how each level contextualises (constrains) the levels both above and below. The hierarchal composition of Markov blankets within Markov blankets follows naturally from the existence of a Markov blanket that, in turn, is mandated by the existence of any system that can be distinguished from its external milieu. The key point here is that at every level, the same variational, surprise-reducing dynamics must be in play to supply Markov blankets for the level above. As we argue below, this idea offers a promising new research heuristic for the biological sciences.”

2 réflexions sur “Les niveaux d’organisation chers à Laborit toujours plus d’actualité que jamais

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