Articles/L'esprit du grenier/La Société informationnelle : Idées pour l’autogestion

Deux entretiens avec Laborit trouvés dans un grenier

primatesUn lecteur assidu de ce site, Dominique Volant, m’envoyait un courriel le 3 mars dernier dans lequel il m’écrivait entre autres :

« Je me suis attaqué au rangement de mon grenier, c’est en cours, avec le secret espoir de retrouver le fameux classeur contenant les photocopies de l’article que vous désespérez d’attendre! Il faut quand même le faire d’égarer un dossier d’une telle importance.

Il est bon de continuer à se battre contre des moulins à vent, ou du moins contre des forteresses jugées inexpugnables. La preuve, les aventures de Jacques Risso, dont je vous avais parlé. »

C’est en effet Dominique qui avait attiré mon attention sur les développements récents de l’affaire Risso que j’ai rapporté ici il y a deux semaines.

Mais c’est l’histoire de cette recherche dans son grenier qui va nous intéresser cette semaine puisque comme Dominique me l’écrivait le 18 mars dans un autre courriel :

“J’ai ENFIN!!!  remis la main sur le fameux classeur qui contenait plusieurs perles. L’entretien réalisé par le magazine Actuel de 1973 (je crois, de mémoire). […]

Un article de Libération publié le 20-05-1995.

Un article de la revue de la MGEN n°127, mars/avril 1990 »

Voilà donc ce qui est au menu du billet d’aujourd’hui qui se situe on ne peut plus dans L’esprit du grenier, ce livre de Laborit rempli lui aussi de plusieurs perles (donc son récit épique du naufrage du Siroco qui a failli l’emporter). Mais d’abord, je remercie chaleureusement Dominique pour ses patientes recherches et pour avoir pris la peine de me scanner ses trouvailles !

Car si l’article de Libération était déjà accessible dans la section « Articles biographiques » de notre page Biographie (ou directement sur le site de Libération), ce n’est pas le cas des deux autres articles qui constituent donc un apport indéniable à notre mémoire collective de la pensée de Laborit.

Avant d’aborder la pièce de résistance qui vient du magazine Actuel, présentons le court entretien publié dans la revue de la MGEN en mars/avril 1990 (cliquez sur le lien pour lire l’article).

Précisons d’abord que la Mutuelle générale de l’Éducation nationale (ou MGEN) fondée en 1947  est, avec 3,5 millions de adhérents, la première mutuelle de santé de la fonction publique en France en nombre d’adhérents et en cotisations. Le court entretien d’une page porte sur l’angoisse et les psychotropes. Laborit y résume les causes de cette angoisse chez ses contemporains et pourquoi les psychotropes ne constitueront toujours qu’une béquille tant que les causes systémiques sociales de cette angoisse de seront pas comprises. Autrement dit, tant que les individus ne sentiront pas qu’ils peuvent agir sur cet environnement de façon à pouvoir le transformer, ils chercheront à le fuir. Et Laborit de rappeler les fuites qui s’offrent alors : créativité sous toutes ses formes, suicide ou… psychotropes.

L’entretien avec Laborit dans la revue Actuel est beaucoup plus consistant (6 pages) et singulier. Rappelons d’abord que, comme l’indique sa page Wikipédia, « Actuel est un magazine mensuel français fondé en 1967 qui a connu pas moins de quatre formats : d’abord dédié au free jazz et aux musiques alternatives, il devient en 1970 grâce à Jean-François Bizot, le principal périodique underground francophone. En 1979, il évolue en magazine de société « nouveau et intéressant », et connaît une dernière refonte dans les années 1990 avant de disparaître en décembre 1994. »

Au début des années 1970, on est donc dans l’époque « underground » du magazine, ce qui transparaît dans le ton de l’introduction à la page 1 et à la page 2 (cliquez sur chaque page pour les lire).

L’entretien avec Laborit, intitulé « Les protéines attaquent à l’aube… », est ainsi accompagné d’illustrations de primates se livrant à de curieux complots. Ce choix à première vue surprenant se comprend cependant un peu en lisant la curiosité de ceux qui réalisent l’entretien, Jean-Louis Hue et Jean-François Reuterre, sur l’apport, assez nouveau à cette époque, d’un biologiste aux débats sociaux intenses qui traversent cette période post-soixante-huitarde (et que l’on sent bien dans l’article).

L’entretien commence par exemple (à la fin de la page 2) sur l’espoir répandu, dans la contre-culture de l’époque, que des substances hallucinogènes pourraient peut-être briser les automatismes de comportement et de pensée. Ce qui amène Laborit à développer sur la mémoire et ses traces à la page 3, suivi de considérations semblables à celles exprimées dans l’article du MGEN sur la psychiatrie et les tranquillisants à la page 4.

Mais c’est à la page 5 que l’on comprend mieux les illustrations de l’article avec ces notions fondamentales de primatologie qu’amène Laborit (et que ne renierait pas, je pense, un spécialiste contemporain comme Bernard Chapais) :

« Lorsqu’on nourrit un groupe de singes, tous les animaux ne parviennent pas à atteindre la mangeoire en même temps : le professeur Delgado a montré qu’il s’établit aussitôt une hiérarchie entre eux. Une autre constatation : le leader perd son agressivité dès qu’il a établi sa domination. Et ceci se vérifie chez l’homme. Le professeur Montagner, de la Faculté des sciences de Besançon, a filmé à leur insu des enfants dans une crèche. Lorsque la maîtresse est absente et que les enfants se retrouvent entre eux, l’établissement d’une hiérarchie est systématique. Un leader s’impose. Les enfants ne savent pas parler. Leur seul langage est le geste. À l’exception du leader, on les voit tous adopter des comportements de soumission semblables à ceux des singes : main tendue et tête inclinée sur l’épaule. Le leader est satisfait, il perd peu à peu son agressivité, et, par exemple, donne ses jouets. Mais s’il sent sa position menacée, il retrouve son agressivité. Et dans l’analyse de ses urines, les taux de catécholamine permettent de repérer les variations de cette agressivité. »

Cela n’est pas sans rappeler les expériences récentes d’Amy Cuddy et l’effet des postures de dominance chez l’humain sur les taux de cortisol et de testostérone salivaires. Ou encore la reprise récente de la célèbre expérience de Milgram sur la soumission à l’autorité par Patrick Haggard qui conclut à une responsabilité très lourde qui incombe aux personnes en position d’autorité puisque leurs ordres diminuent invariablement le sentiment d’être un agent responsable de leur action chez les personnes dominées (avec toutes les dérives que cela peut amener, on le sait depuis le procès Eichman…).

Pour revenir à l’article, la discussion débouche ensuite sur « la domination du mâle sur la femelle », autre enjeux important de l’époque qui revient aujourd’hui et dont Laborit montre le caractère multifactoriel. À la fin de cette page, certaines remarques de Laborit résonnent bien avec les idées de son livre Société informationnelle. Idées pour l’autogestion publié en 1973 et qu’il est sans doute alors en train d’écrire. Je pense par exemple à :

« …il n’y a pas une hiérarchie mais une organisation dans l’organisme. Le foie n’est pas commandé par le besoin de sucre. Il est simplement informé du déséquilibre et y remédie. Le cerveau ne commande pas non plus aux cellules. Il leur assure un bien-être général en rétablissant leur équilibre. Il leur envoie des informations et non des ordres. »

Ou encore :

« Il faut que les enfants de demain sachent que l’instinct de propriété, par exemple, n’existe pas : ce n’est qu’un automatisme socio-culturel. L’enfant se fait plaisir par la propriété uniquement parce que la société où il vit ne lui propose que cela. La tâche des éducateurs sera de montrer que le comportement n’est pas libre, qu’il est régi par les mêmes lois depuis la molécule jusqu’à l’organisme humain. Et pourquoi pas, jusqu’à la société ? »

Cette allusion à un fort déterminisme qui ébranle l’idée d’un libre arbitre absolu (et dont il sera question dans la prochaine séance de mon cours sur Laborit à l’UPop Montréal) fait la transition vers la sixième et dernière page alors que Laborit rappelle que :

« …ce n’est pas le bon vieux déterminisme de type XIXe siècle tel qu’il est encore enseigné : une cause entraîne un effet. C’est un fouillis de facteurs qui réagissent les uns sur les autres. Les causes sont si enchevêtrées que l’on ne les discerne plus et que l’on croit à tort agir librement. Comme il y a trente-six mille causes qui entraînent trente-six mille effets, il est difficile de comprendre ce qui se passe. »

La cerise sur le sundae (comme on dit au Québec) ou sur le gâteau (comme on dit de l’autre côté de l’Atlantique) fut pour moi de découvrir, un peu plus bas dans cette page, une allusion de Laborit aux travaux de Von Foerster sur l’auto-organisation. Pourquoi? Simplement parce que Von Foerster est celui qui s’est battu pour que les premiers travaux de Maturana et Varela sur l’autopoïèse soient publiés. Ceux et celles qui ont vu mon film comprendront pourquoi ce clin d’œil m’a réjoui. Les autres, comme je l’ai déjà écrit ici, devront attendre encore quelques semaines afin que je trouve le temps de le mettre en ligne correctement…

Une réflexion sur “Deux entretiens avec Laborit trouvés dans un grenier

  1. Merci pour nous donner accès à “l’éloge de la suite”. Votre site est une mine, une caverne d’ali baba disait l’un de vos lecteurs,un Derinkuyu de la pensée Laboritienne.

    J’ai eu l’occasion de rencontrer Laborit qui m’a gardé trois heures dans son laboratoire de Boucicault. Il m’a donné une cours particulier auquel je fus d’autant plus sensible que la lecture de Reich, mais aussi de stephane Lupasco, sans parler de celles de Koestler, m’avaient données quelques notions de l’importance de l’homéostasie, l’organisation par niveau et la complexité.

    La limpidité des exposés de Laborit, et l’honnêteté intellectuelle de sa démarche font que ses écrits, interviews etc sont toujours d’actualité.

    Merci donc de nous procurer cette avalanche de documents, mais pas de nous tantaliser avec un film que je brûle de voir et dont je n’ai pu goûter que la bande annonce (lol).

    Je ne réussis pas à trouver sur l’éloge de la suite l’exposé du différend entre Laborit et Varella. Il va falloir que je l’explore méthodiquement !!!

    Cordialement et admiratif

    Mikael EON

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