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Entrevue audio inédite de Laborit au sujet de Hans Selye

cathédrale du stressTel qu’annoncé la semaine dernière, je vous présente aujourd’hui un document audio inédit : une entrevue d’une quarantaine de minutes faite par Andrée Yanacopoulo avec Laborit pour l’écriture de sa biographie de Hans Selye, « La cathédrale du stress » (1992).

La petite histoire de la découverte de cette entrevue remonte à ma visite de 2012 aux Archives Laborit, à l’Université Paris XII, à Créteil. J’étais alors tombé sur cette lettre que Mme Yanacopoulo avait envoyée à Laborit début juin 1988. Il s’agissait d’une demande d’entrevue pour la biographie de Selye alors en préparation. Andrée Yanacopoulo lui mentionne entre autres sa double formation en médecine (psychiatrie) et sociologie, et lui mentionne qu’elle a la collaboration de Mme Gabrielle Selye (la mère de ses quatre enfants) pour le travail chronologique sur la vie de Selye.

Laborit lui répond positivement dans cette lettre où il l’invite à appeler sa secrétaire lors de son passage prévu en octobre à Paris. Andrée Yanacopoulo confirme sa présence à Paris dans une autre lettre envoyée début septembre et espère pouvoir le rencontrer le 24 octobre, ce qui allait effectivement se passer…

Quelque temps après avoir lancé ce site, j’ai retracé Mme Yanacopoulo qui vit toujours à Montréal, au Québec, et nous nous sommes par la suite rencontrés. C’est là qu’elle m’a appris l’existence de cet enregistrement audio fait au laboratoire de Boucicaut avec Laborit. Elle m’a alors autorisé à faire numériser la cassette audio qui avait été déposée aux archives de l’Université de Montréal (où a travaillé Selye) afin d’en faire profiter le plus grand nombre. Je l’en remercie ici une fois de plus très sincèrement.

* * *

L’entrevue, que l’on peut écouter avec le lecteur ci-dessous, est très intéressante à plusieurs points de vue. On y apprend des choses sur le rapport entre les deux hommes, bien entendu, ainsi que sur leurs accords et divergences sur le concept de stress. Mais Laborit y raconte aussi une assez longue anecdote qu’il tenait de Selye sur les dessous de la découverte de l’insuline. Et à la fin, on a même droit à une « tranche de vie » du laboratoire, pour employer une expression qui rappellera aussi une anecdote à ceux qui connaissent, eux, les dessous du tournage de Mon oncle d’Amérique… 😉

 

À partir de la 5e minute environ, ce que Laborit reproche à Selye, c’est d’être demeuré seulement au niveau endocrinologique, au niveau des hormones et des glandes. Et Selye, qui connaissait bien les boucles de régulation négatives omniprésentes en endocrinologie, reprochait à Laborit de défoncer des portes ouvertes quand celui-ci poussait pour introduire la cybernétique en biologie. Ce à quoi Laborit lui répondait qu’il négligeait l’importance de la commande extérieure au système, ce que Laborit appelait le servomécanisme, qui règle la valeur optimale du niveau d’organisation sous-jacent. Cela dit, Selye envoyait souvent des articles à Laborit avant publication pour lui demander son avis. Que Laborit lui donnait avec plaisir, mais dont Selye ne tenait partiquement jamais compte !

Vers la 13e minute, Laborit évoque ensuite un peu son parcours personnel pour rappeler qu’en tant que chirurgien, c’est la question du choc opératoire qui l’avait d’abord intéressé. Il mentionne au passage l’influence et l’appui qu’il avait reçu du grand chirurgien René Leriche, puis rappelle ses expérimentations en anesthésie avec les cocktails lytiques, puis la découverte de la chlorpromazine.

Autour de la 16e minute, Laborit nuance la nature « non spécifique » de la réaction organique au stress qu’avait mis en évidence Selye en évoquant la différence que ses travaux l’avaient amené à faire entre le choc et le stress. Pour Laborit, le choc n’a pas besoin du cortex cérébral pour apparaître : moelle épinière, bulbe rachidien et protubérance suffisent. Alors que pour devenir stressé, insiste Laborit, cela prend une mémoire pour se souvenir de ce qui était agréable ou désagréable.

Ayant abordé de ce qui les distinguait sur le plan théorique, Laborit peut alors, vers la 21e minute, parler plus librement de l’individu Selye, des souvenirs de ses rencontres avec lui. Dont ce congrès américain où Laborit prenait grand plaisir à passer ses soirées avec Selye, Laborit parlant peu l’anglais, contrairement à Selye qui parlait… 7 langues couramment !

S’ensuit l’anecdote sur Banting et Best et la découverte controversée de l’insuline, que Selye lui avait racontée. Anecdote qui amenait Selye à conclure que les concours en France avaient stérilisé la recherche, que les gens n’osaient plus, qu’il n’y avait que la « marge » qui pouvait encore dire des choses, etc. Ce qui n’était pas pour déplaire à Laborit…

Vers la fin de leur entretien, autour de la 32e minute, Mme Yanacopoulo demande à Laborit pourquoi, selon lui, Selye n’a pas eu le prix Nobel. Laborit dit qu’il ne le sait pas, et reprend certains points qu’il avait aussi abordés dans le film de l’ONF sur Selye. Mais ce qui fait sourire, à la fin de l’entrevue, c’est d’entendre Laborit crier « Jeannine ! » puis « Madame Baron ! » pour que sa secrétaire et sa collaboratrice viennent répondre à des questions concernant Selye. Sans parler de l’appel téléphonique que Laborit veut faire sur le champ pour aider Andrée Yanacopoulo à retracer un médecin ayant connu Selye. On sent alors un peu l’ambiance qui pouvait régner dans ce petit laboratoire (bien avant les courriels, dont les traces sont moins durables que les lettres dactylographiées !).

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